J’ADORE LES HÉRISSONS

 » Vous vous imaginez que la pensée, ça se tient dans la cervelle. Je ne vois pas pourquoi je vous en dissuaderais.  » (Aujourd’hui, en 2020, on entend partout « C’est dans le mental ». Voyez le topo. La belle manière de ne rien y voir entendre. )

1974 – La Troisième, Jacques Lacan 

extrait

Le symbolique, l’imaginaire et le réel

L’inouï, c’est que ça ait pris du sens – et pris du sens, rangé comme ça. Dans les deux cas, c’est à cause moi, de ce que j’appelle le vent – dont je sens que je ne peux même plus le prévoir -, le vent dont on gonfle ses voiles notre époque.

Il est évident que ça ne manque pas de sens au départ. C’est en cela que consiste la pensée

LA RACINE MÊME DE L’ART

Le réel c’est le discontinu 

J’étais parti de cette distinction par Lacan de deux pas chez Freux.

  1. Celui de l’inconscient structuré comme un langage, qui relève des effets du refoulement secondaire ; qui relève d’une sémiotique, qui relève d’effets de langage que Freud et Lacan nous ont appris à décrypter : métaphore, métonymie, condensation, déplacement, etc.
  2. Celui de l’automatisme de répétition découvert en 1920 par Freud, qui n’est ni plus, ni moins que ce que j’avais tenté de déplier dans Le corps des larmes* en essayant de donner un peu de substance à cette chose obscure que sont les premiers balbutiements de la naissance du jet : ce que j’appelais « être revenu sur ses pas » pour que l’on puisse reconnaître que là, on a déjà été une fois. C’est à dire qu’il y a un moment où quelque chose va compter pour Un : où il y a à reconnaître qu’on a déjà mis là ses pas, et qu’il y a un effet-sujet dans cette répétition inaugurale. C’est à la fois les effets de la marque – nous pouvons même dire la création de la marque, de la coche, en tant qu’elle crée du Un, et quelque chose du sujet qui advient par ce retour au même, au même lieu, au même, quelque chose qui permet de compter Un. C’est, par exemple, ce que l’homme préhistorique a peut-être fait quand il a tué avec sa massues le deuxième auroch. À ce moment, il a gravé sur sa massue un trait. Il a fallu qu’il en tue un deuxième pour qu’il puisse compter le premier, qu’il y a du 1, c’est-à-dire que ça se répète. Je ne sais comment vous transmettre ça autrement, nous sommes dans un tel balbutiement subjectif que les mots peuvent difficilement en rendre compte. Dans ce deuxième pas, l’automatisme de répétition, dans cette opération subjective, il y a quelque chose qui fait os. Et cet os, c’est l’écriture précisément.   

ÇA POUSSE AU DIRE

Un texte de Marie PESENTI 

Que fait on de la demande en psychanalyse ? selon Lacan. A cette question, je répondrais « un pousse au dire », à savoir permettre la passe des dits de la demande au dire. 

En inventant le règle fondamentale dite de l’association libre comme seule méthode pour la psychanalyse, Freud faisait l’hypothèse qu’en suivant l’enchainement des dits du patient, on allait pouvoir s’approcher de ce qu’il appelait alors « le noyau pathogène inconscient du sujet. »

Avec cette invitation à perdre le fil de sa pensée pour suivre les inattendus qui en émergent, Freud avait fait le pari que la succession des associations libres de ses patients n’avait rien de libre mais qu’au contraire elle s’orientait sur l’attractivité de ce noyau pathogène à la fois source de résistances et, à la fois, dans le même mouvement, appel à dire. Résistances d’une jouissance ignorée, aimantant la parole du patient et appel à dire venu de cet insondable qui se tient au coeur, dans cet espace, dans cet écart entre les dits qui toujours se caractérisent de leur insuffisance à dire la vérité dans ces tours du dit qui se succèdent.

COLETTE SOLER, L’OBJET a

« L’objet a, ses usages »

[ … ] Un pas de plus : l’objet a c’est ce qui manque, et tout ce qui ne manque pas, pour cause de discours, cherche à faire oublier. Dans le discours commun, dit discours du maître où le S1 ordonne la réalité aussi bien psychique que commune, le sujet est un sujet complété qui ne pense pas son manque, car le discours s’emploie au comblement de la béance. Sans cette opération de comblement, on ne comprendrait pas que l’universel de la castration ait pu être méconnu si massivement jusqu’à la psychanalyse. Et pas non plus que certains auteurs contemporains, pas plus bêtes que d’autres, brocardent le manque et tout au contraire croient être modernes en soutenant que désormais nous sommes dans ce qu’un film appelle The Land of plenty. Voyez un Sloterdijk et quelques autres dans la psychanalyse.

PIERRE REY

‘ La culture, c’est la mémoire de l’intelligence des autres.

Hormis quelques appareils digestifs exceptionnels, elle ne produit que de la culture, un discours sur un discours, à l’infini, qui se déploie dans les limites sans surprises du registres de la loi : la nier, la combattre ou la subir, dans tous les cas, c’est encore la reconnaître. Hegel, dont Sartre s’est largement inspiré, l’avait admis lui-même avec humilité en constatant que depuis vingt-quatre siècles les gains de la philosophie se bornaient à « des notes en index de Platon ».

Un index relève de la culture. Et la culture est continuité. 

La création, son contraire, est rupture.

TCHOANG-TSEU, LE RÊVE DU PAPILLON

‘ Quand Tchoang-tseu est réveillé, il peut se demander si ce n’est pas le papillon qui rêve qu’il est Tchoang-tseu. Il a raison d’ailleurs, et doublement, d’abord parce que c’est ce qui prouve qu’il n’est pas fou, il ne se prend pas pour absolument identique à Tchoang-tseu – et, deuxièmement, parce qu’il ne croit pas si bien dire. Effectivement, c’est quand il était papillon qu’il se saisissait à quelque racine de son identité – qu’il était, et qu’il est dans son essence, ce papillon qui se peint à ses propres couleurs – et c’est par là, en dernière racine, qu’il est Tchoang-tseu.

MOI LA VÉRITÉ, JE PARLE

 » Mais observez ceci, c’est que parlant de La Chose freudienne, il m’est arrivé de me lancer dans quelque chose que moi-même j’ai appelé une prosopopée. Il s’agit de La Vérité qui énonce :

« Je suis donc pour vous l’énigme, celle qui se dérobe aussitôt apparue, hommes qui tant vous entendez à me dissimuler sous les oripeaux de vos convenances. Je n’en admets pas moins que votre embarras soit sincère. »

Je note que le terme « embarras » a été pointé pour sa fonction ailleurs.

« Car même quand vous vous faites mes hérauts, vous ne valez pas plus à porter mes couleurs que ces habits qui sont les vôtres et pareils à vous-même, fantômes que vous êtes. Où vais-je donc passer en vous, où étais-je avant ce passage ? Peut-être un jour vous le dirai-je ? »

L’IMPASSE DU MIROIR

Le symptôme, une parole bâillonnée

 

‘ Lacan souligne que c’est l’Imaginaire qui apparaît en premier lieu dans la pratique analytique, surtout lorsqu’on oublie que toute la cure est d’abord et avant tout une expérience de parole.

L’Imaginaire désigne ce qui relève de la relation en miroir. On y retrouve donc tout ce qui se rapporte à la rivalité comme à la comparaison, à l’admiration ou la critique. Tout ce qui est de l’ordre de la captation, de l’illusion, des modes de satisfaction est d’emblée appréhendé dans le registre de l’Imaginaire. Lacan fait référence à l’éthologie animale, qui va de la parade au combat, pour illustrer ce qu’est proprement l’Imaginaire, avec la fonction de signe donné à voir à l’autre. La sexualité est éminemment tributaire de ce registre.

RIDEAU

Le mot n’est pas un signe, mais noeud de signification

Et que je dise le mot ‘rideau’ par exemple, ce n’est pas seulement par convention désigner l’usage d’un objet que peuvent diversifier de mille manières les intentions sous lesquelles il est perçu par l’ouvrier, par le marchand, par le peintre ou par le psychologue gestaltiste, comme travail, valeur d’échange, physionomie colorée ou structure spatiale.

C’est par métaphore un rideau d’arbres ; par calembour les rides et les ris de l’eau, et mon ami Leiris dominant mieux que moi ces jeux glossolaliques. C’est par décret la limite de mon domaine ou par occasion l’écran de ma méditation dans la chambre que je partage. C’est par miracle l’espace ouvert sur l’infini, l’inconnu sur le seuil ou le départ dans le matin du solitaire. C’est par hantise le mouvement où se trahit la présence d’Agrippine au Conseil de l’Empire ou le regard de Mme de Chasteller sur le passage de Lucien Leuwen. C’est par méprise Polonius que je frappe :  » Un rat ! un rat! un gros rat !  » C’est par interjection, à l’entracte du drame, le cri de mon impatience ou le mot de ma lassitude. Rideau !

C’est une image enfin du sens en tant que sens, qui pour se découvrir doit être dévoilé.

 

 Lacan J., Propos sur la causalité psychique