LA CAPACITÉ D’ÊTRE SEUL …

… en présence de l’autre

A quoi joue l’enfant ? A quoi jouons-nous ? 

A l’instar de l’enfant qui joue à « maman », nous jouons à faire comme les personnes qui sont pour nous les plus chéries, les plus aimées, les plus proches, les plus aimantes. L’un des problèmes est lorsque la personne la plus proche, donc la plus aimée, n’est pas la plus aimante. Et ça commence dès la naissance et même parfois avant même la naissance, dans les générations antérieures, chez papa et/ ou chez maman.

On est au coeur d’une dialectique métapsychologique de la présence et de l’absence. Qu’est ce qui se passe quand l’objet est absent ? Qu’en est il de la capacité de garder en soi suffisamment de présence de l’objet quand l’objet n’est pas là ? et d’avoir un commerce avec une représentation ou un représentant interne de l’objet suffisamment appaisant pour palier en partie à l’absence de l’objet et faire en sorte que l’absence de l’objet ne soit pas une catastrophe absolue. 

Être seul en présence de l’autre, quels enjeux ? 

C’est une question qui se joue dans la première enfance et c’est une question clef de l’espace thérapeutique. C’est une pierre angulaire de quelque espace relationnel que ce soit. On est sans arrêt entre « suffisamment discret », ce qui peut aller jusqu’à correspondre à abandonnant, et « suffisamment présent » qui peut devenir littéralement une intrusion pour celui ou celle qui n’a pas encore acquis la capacité d’être seul en présence de l’autre. 

Entre absence et présence Winnicott nous dit qu’il y a une expérience intermédiaire dont l’un des enjeux est la survivance de l’objet. Lorsque l’enfant joue en présence de sa mère, trois scénarii sont possibles. A quoi joue l’enfant ?

L’enfant joue à « maman ». C’est à dire qu’il est en train, dans son  jeu, d’organiser un processus par lequel il met en scène quelque chose où il est à lui-même sa propre mère. Le narcissisme secondaire, dit Freud, est repris à l’objet. Dans le jeu, l’enfant met en scène la manière dont il s’approprie, dont il fait siennes les qualités de l’objet, les qualités c’est-à-dire les caractéristiques de la mère. Mais dans le cas dont nous parlons, l’objet est là, il est présent et lui, l’enfant, avec sa représentation interne de la mère qui est un palliatif de l’objet, est en train de jouer. Or, la mère est là. Qu’est ce que ça fait à l’objet que j’intériorise l’objet ? Qu’est ce que ça fait à maman que j’intériorise maman ? Est ce que l’objet va survivre à mon intériorisation de l’objet ? Est ce que maman va survivre si je l’intériorise ? Tout dépendra de la réaction de l’objet.

Si maman arrête ce qu’elle fait et intervient dans le jeu de l’enfant – qui est, lui, en train d’introjecter quelque chose d’une fonction maternelle en jouant à maman – en disant  « mais non! Ce n’est pas comme ça qu’on fait! », elle entrave le jeu de l’enfant en lui communiquant le message suivant : « pas d’introjection maternelle en ma présence! C’est moi la mère ici. C’est moi qui sait. »

Si, deuxième possibilité, maman ne réagit pas au jeu de l’enfant, absorbée complètement par autre chose malgré le petit ou la petite qui cherche le regard de sa mère, alors l’enfant cessera de jouer pour aller retrouver quelque chose du regard sa mère. Dans un cas comme dans l’autre le jeu de l’enfant est interrompu.

La troisième voie, est celle où maman, bien qu’occupée, voit que l’enfant joue à s’approprier maman, à l’introjecter, et elle est prise entre la fierté de voir grandir l’enfant et la tristesse de le voir se séparer d’elle tout à la fois. Car la mère ne peut pas ne pas sentir que chacun des progrès que fait l’enfant est un pas qu’il est en train de faire vers la séparation. Et ça commence tout de suite. Très tôt. Donc, il y a une petite flexion dépressive chez la mère et en même temps elle est fière par ce que son enfant est en train de conquérir quelque chose. Voilà la conflictualité de la mère. Qu’est ce qui va survivre de cette conflictualité dans laquelle est prise la mère ? La tristesse ou la fierté ? Si toutefois la tristesse, la flexion dépressive est plus forte que la fierté de l’évolution de l’enfant, celui-ci va sentir qu’il atteint trop sa mère à travers son progrès. Tout dépendra donc de la capacité de la mère à être elle-même seule en présence de l’autre. C’est-à-dire des conséquences des réactions de sa propre « mère » lorsqu’elle était enfant et que c’est elle alors qui jouait à « maman ».

C’est la clinique de la vie quotidienne. On joue pour de vrai dans la vie. On croit que les choses se déroulent comme ça, uniquement avec de petites choses incidentes, sans conséquences. Mais un jour on a un enfant, il est en train de jouer, il ne s’est rien passé et on voit qu’il est en train de se déprimer. Alors on se dit « oh il se déprime. » Non, il se déprime par ce qu’il perçoit chez la mère quelque chose de l’effet de son propre jeu, qui est pour lui comme une réponse à son propre jeu. Soit la mère dit quelque chose à l’enfant pour lui permettre de ne pas prendre pour lui, et comme étant de son fait, que maman ne soit pas très disponible ou ouverte au jeu de l’enfant, soit elle ne dit rien et elle laisse alors l’enfant penser que ce qu’elle vit est en rapport avec ce qu’il est en train de mettre en scène. Les enfants perçoivent tout. Et c’est ce qui se rejoue, entre autre, à l’âge adulte dans nos relations les plus proches, les plus intimes. Intimes dans le sens de proximité. Il est important de voir comment des situations en rien spectaculaires mais profondément traumatiques peuvent se mettre en place. 


Intervention de René Roussillon, « Formes complexes de la survivance de l’objet » accueilli par Bernard Golse et Didier Houzel

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