RÉSISTANCE À LA PSYCHANALYSE

Article écrit par Marianne Carabin à partir du texte de Sigmund Freud, Résistances à la psychanalyse, in Résultats, Idées, Problèmes II, 1925

« Ich befinde mich einen Moment lang in der interessanten Lage night zu wissen o b das was ich mitteilen will alls längst bekannt und selbstverständlich oder als völlig neu une befremdend verwertet werden soll. »

« Je me trouve pour un instant dans la situation intéressante de ne pas savoir si ce que je veux communiquer est connu de longue date et va de soi, ou bien si cette communication apparaîtra comme entièrement nouvelle, voire inquiétante. »
1915-1916, Nouvelles conférences à la psychanalyse

LE CONTEXTE PSYCHANALYTIQUE DE 1925

1920, l’après guerre. Fort de ses observations cliniques autour des névroses de guerre notamment, Freud, revisitant l’homéostasie du principe de plaisir de la 1ère topique, élabore l’hypothèse de la pulsion de mort et introduit l’intrication pulsionnelle. Si le sujet humain cherche le plaisir coûte que coûte, ça n’est pas toujours au prix d’une accalmie d’excitations. Au contraire, il existe une compulsion à la répétition de la souffrance qui est un pas différent, mais un pas tout de même, vers la recherche du plaisir. C’est ce que l’on pourra trouver chez Lacan dans ses avancées sur l’objet a et la jouissance.

En 1923, Freud doit désormais faire avec le diagnostique de son cancer de la mâchoire et déjà en 1925 c’est Anna, sa fille, qui lira pour son père le texte écrit spécialement pour l’occasion du 9ème congrès de l’IPA à Bad-Homburg en Allemagne, « Quelques conséquences psychiques de la différence des sexes au niveau anatomique ». Dès lors, Freud ne sera plus en mesure de se présenter aux manifestations publiques.

INTRODUCTION

Qu’y a t’il de commun entre l’enfant qui détourne la vue face à un visage étranger, le croyant qui accueille chaque nouvelle journée par la prière et le paysan qui refuse d’acheter une faux dont n’usaient pas ses parents ? Bien que chacune des situations citées n’aient entre elles rien à voir, elles ne manquent pourtant pas de se retrouver sur un point : Comment gérer la nouveauté ? C’est ainsi que Freud ouvre son argumentaire, en 1925, face aux Résistances à la psychanalyse 1.

Personne ne saurait contredire que la nouveauté, qu’elle soit désirée ou inattendue, c’est-à-dire appartenant à l’imaginaire noué de symbolique ou surgissant tout droit du réel, implique, qu’on le veuille ou non, que nous en ayons conscience ou non, une réorganisation à tous les niveaux de la vie. Quel que soit le domaine concerné, ce qui est nouveau, ce qui n’était pas sur le devant de la scène jusqu’alors, bouleverse l’économique globale en vigueur. Et Freud de nous parler de « dépense psychique », pour le dire de manière compréhensible par tous, la nouveauté implique un investissement. Comme tout investissement, qu’il soit financier, professionnel, social ou amoureux, cela comporte un risque, voir « une incertitude, poussée jusqu’à la lutte anxieuse 2 ». La nouveauté implique donc une dépense énergétique.

Premièrement, sur le plan de la réorganisation, ne serait ce que psychique, mais tout aussi bien quotidienne et concrète, il s’agit de prendre en considération le nouveau venu, le différent, l’étranger, sollicitant une capacité d’adaptation et d’intégration de nouvelles données qui ne sont pas toujours assimilables du fait de nos défenses rigidifiées de leur fidèle et illusoire fiabilité. Par ailleurs l’investissement, la dépense énergétique, le déplacement de ressources se situe au niveau de l’angoisse générée par la nouvelle donne et porte parole de certaines de nos pulsions d’emprise ou de contrôle (autrement dit de certaines de nos fixations anales) : Vais-je rentrer dans mes frais ? Ne vais-je pas perdre au change ? Qu’est ce qui me garantit que je fais une bonne affaire ?
Que nous la fuyions, que nous la recherchions ou qu’elle nous surprenne, voir qu’elle nous sidère, la nouveauté est une redistribution des cartes. Il y a quelque chose d’un avant/après avec la nouveauté. Plus rien ne sera jamais comme avant et l’exemple le plus parlant pour tout un chacun, il me semble, est celui de l’arrivée d’un enfant dans un couple, dans une famille. En effet, nous n’ignorons plus aujourd’hui les répercussions, les conséquences et autres fantômes soulevés par un tel remaniement du ronronnement enraciné du quotidien ; les places et les enjeux de chacun sont totalement reconsidérés et c’est toute l’économie psychique qui est revisitée à la lumière de la trésorerie personnelle des protagonistes qu’ils soient sur scène ou dans les coulisses.

LA POSITION PARADOXALE DES INTELLECTUELS FACE A LA NOUVEAUTE

Il est coutume de dire qu’on tricote toujours avec quelque chose de sa première formation. Ainsi Freud, neurologue de formation, argumentant pour son travail créateur, interroge en premier lieu la lignée scientifique dont il est issu. « Dans le domaine des sciences, nous dit il, il ne devrait y avoir de place pour la crainte du nouveau. Par définition en effet, éternellement incomplète et insuffisante, la science est portée à chercher son salut dans des découvertes et des interprétations nouvelles 3 » Pourtant, bien que la psychanalyse se soit enracinée dans « ce qui était déjà reconnu et éprouvé » – qu’elle aura par la suite dépassé et c’est ce dépassement en question qui fera l’objet de toutes les réactivités – notamment à partir des travaux de Joseph Breuer sur « l’origine des symptômes nerveux » ou de ceux de Jean-Martin Charcot sur les « phénomènes hypnotiques », elle a du néanmoins affronter, et encore aujourd’hui, plus de cent ans plus tard, « les prolongements de cette réaction primitive contre la nouveauté », contre cette « carapace de protection. »

La question se pose donc. La question s’impose. Et il s’agit de penser les choses peut-être, pour certains, différemment. Ne pourrait on pas affirmer ici que toute réaction de résistance serait, à y regarder de plus près, une sorte de sceau, une espèce de validation, de signature, de légitimation de l’objet pourtant décrié ? Que, plus la résistance est massive, bétonnée, inflexible, inaccessible à l’échange, plus elle place haut la valeur des attributs rejetés ? Nous avons chaque jour l’expérience de cela dans nos relations les plus familières. Soit dit en passant, plus nous sommes dans l’intime et plus nous avons à faire avec cette dimension-là, cette dimension de l’insupportable. Nous savons pertinemment que celui ou celle qui touche à ce qui nous tient le plus à cœur touche à la moelle et, ainsi, ouvre la porte aux déferlements des réactions les plus vives montrant par là que la résistance ne serait pas autre chose que l’expression des processus primaires. Je rappelle ici que les processus primaires ne sont ni plus ni moins que la manifestation des mouvements inconscients où le chemin le plus court vers la satisfaction est toujours le meilleur. Le principe de réalité, lui, exige un travail de secondarisation, d’élaboration, de mise en mots des affects, des insupportables, des inadmissibles et de tout autres mouvements réactionnels, pulsionnels voir même parasympathiques. En d’autres mots,toute résistance serait l’expression d’une motion pulsionnelle infantile non élaborée car… et c’est là où cela se corse, interdite.

Comme tout chirurgien, en tant que psychanalyste, ancien analysant étant passé entre les mains d’un autre « chirurgien-psychanalyste », nous savons qu’au cœur de cette moelle, c’est bien de la plus extrême et rigoureuse attention dont la situation relève alors. La résistance n’est pas là pour décorer. Elle a un véritable office et une impérieuse fonction ; celle de contenir la synthèse des identifications qui forment l’unité moïque.On ne fait pas céder une résistance en lui rentrant dedans et là est toute la portée de la relation transférentielle qui est en jeu et de l’amour reliant les deux zozos qui tentent tant bien que mal de tordre le cou aux empêcheurs, non pas de tourner en rond !, mais bien plutôt aux empêcheurs de filer droit son propre chemin aux détours, non plus des répétitions, mais peut-être bien des reconnaissances.
Nous ne pouvons pas oublier que les plus grandes résistances de l’histoire des sciences, de celle de l’humanité et, à tous les niveaux, y compris ceux de nos histoires familiales et personnelles, les plus grandes résistances de l’Histoire nous montrent, une fois dépassées et seulement une fois dépassées, qu’elles n’étaient finalement ni plus ni moins alors que le garant d’un positionnement oh ! Combien ! mortifiant et immaturisant. La résistance serait l’expression de « la soumission à l’assignation à résidence » – l’expression est de Jacques Sedat – que nos racines ( nos ancêtres, notre passé, nos origines, nos parents, etc. Bref tout ce qui a été objet de transmission, d’investissement et donc source d’identification permettant la construction de cet envahissant petit Moi ) prétendraient nous imposer. « L’histoire des sciences, nous dit Freud, nous montre assez d’innovations de grande valeur qui provoquèrent une résistance intense et opiniâtre dont les évènements ont, par la suite, démontré l’absurdité. 4 » Non, la Terre n’est pas plate.

La psychanalyse, tant qu’elle était sur le terrain du thérapeutique, aura d’abord été ignorée. Elle fut jusque là inoffensive et considérée comme inexistante. « A l’origine, sa portée était exclusivement thérapeutique » et elle faisait ses premiers pas dans ceux des « traitements nouveaux et efficaces des maladies nerveuses. » Chemin faisant, à force d’observations précises, minutieuses, attentives, scrupuleuses, patientes, telle que la biologie s’est elle-même constituée par exemple ( laquelle personne n’aura jamais remis en question ), elle ouvre les horizons de la définition de la conception de la vie mentale et « devint d’un coup d’un intérêt général et déchaina une tempête de réfutations indignées. » Aujourd’hui encore, la lutte « contre cette nouveauté » de conception de la vie mentale est, nous dit Freud, « loin d’être terminée 5». Nous sommes alors, rappelons le, en 1925. Nous sommes aujourd’hui, rappelons le, en 2015.

Pour autant, rien ne saurait arrêter la psychanalyse et elle « a trouvé depuis lors de nombreux partisans, importants, zélés et actifs, médecins et non-médecins, qui en font l’application thérapeutique dans les maladies nerveuses, la cultivent comme méthode d’investigation psychologique et l’utilisent comme auxiliaire, pour leurs travaux scientifiques dans les domaines les plus divers de la vie spirituelle. 6 » Partout dans le monde et sans relâche, malgré les attaques incessantes et toujours renouvelées, malgré les détracteurs, la réalité de la puissance et de l’efficace du travail analytique ne cesse de s’étendre, d’évoluer, de s’enrichir et de toujours, créer des liens.
Le symptôme névrotique, à savoir sans cause organique apparente, est l’expression de cette attaque du lien et la résistance tient parfaitement là sa place puisque la question de ce qui nous lie est, bien entendu, « le plus important et le plus difficile des problèmes de la vie.7 »

LA VIE MENTALE, DE LA CONSCIENCE AU PSYCHISME

Nous l’avons déjà évoqué en ouvrant la lecture du texte, la psychanalyse, bien que décriée sans relâche depuis sa naissance, ne cesse de mobiliser les esprits les plus créatifs partout dans le monde. Elle traverse les frontières, les océans et elle est accueillie dans tous les continents, n’en déplaisent aux circuits courts ; quelques soient ses détracteurs, aujourd’hui comme hier, ils « n’ont pas réussi à l’étouffer 8 ».

En terme de propositions thérapeutiques, le parti pris de la science ne s’attarde que sur l’aspect mécanique du fonctionnement somatique sans prendre en considération ce qui a trait aux effets et aux conséquences de ce qui nous lie, et qui est, rappelons-le, « le plus important et le plus difficile des problèmes de la vie 9». En effet, « Les médecins […], formés à n’attacher d’importance qu’à l’ordre anatomique, physique ou chimique 10 » des symptômes somatoformes refusèrent le chemin arpenté des processus psychiques que la psychanalyse déblaye pas à pas au fur et à mesure du travail d’élaboration. Par conséquent, les symptômes des névroses hystériques n’ayant aucune origine médicalement repérable, ne peuvent être l’objet de l’intérêt des médecins qui les considèrent, au moins en 1925, comme des affabulations, des feintes de souffrir, comédies et autres grotesques simagrées. Or, nous savons que la névrose est l’expression de l’impossibilité de prendre du plaisir à aimer. Nous sommes donc, sans exception, tous concernés. Et de plus près encore qu’il n’y paraît. De leur côté, nous rappelle Freud, « les psychiatres eux-mêmes dont l’observation s’enrichissait pourtant de phénomènes psychiques les plus extraordinaires et les plus étonnants ne furent pas tentés de les analyser en détail ou d’en examiner les rapports. Ils se contentèrent de classer la diversité kaléidoscopique des phénomènes pathologiques en s’efforçant toujours de les ramener à des causes de troubles d’ordre somatiques, anatomiques ou chimiques. 11 »

Aujourd’hui, en parallèle aux médicaments règne la télévision. En 1925, à côté de la science régnait alors la philosophie. Lorsque la science arpentait les chemins sinueux de la Phusis (φύσις – Nature), c’est-à-dire de la matière palpable, du phénomène, les philosophes interrogeaient les concepts les plus abstraits, les noumènes et leur phénoménologie. Quant à la question ouverte par la psychanalyse de la dite vie mentale les philosophes devaient pour leur part obstruer leurs écoutilles bien différemment que les médecins. En effet, la « vie mentale » ne peut se concevoir ici qu’en fonction des idées et les idées se formulent au niveau de la conscience. La vie mentale est donc une question de conscience. « En d’autres termes, et plus rigoureusement nous dit Freud, l’âme n’a de contenu que le conscient. 12 » Pour ce qui est des phénomènes inexplicables de la vie mentale, les philosophes s’en remettent aux… médecins. Et la boucle est bouclée. « Ils relèguent tout ce qu’il y a d’obscur dans l’âme au rang des conditions organiques […] 13. » Et Freud d’ajouter, « le profane ne pense pas autrement. 14 »

La méthode introspective de la philosophie ne permet pas d’avoir accès aux antichambres de la vie mentale car la conscience, qui est son outil de travail, n’apparaît qu’à la condition d’avoir, d’abord, fermé la porte aux désirs intolérables – ce que l’on appelle couramment le refoulement lequel, rappelons le est la condition sine qua non de la structure névrotique – qui sont le terreau des phénomènes inexplicables de la vie mentale. La psychanalyse est une science qui nécessite une adresse à quelqu’un d’autre que soi-même ainsi qu’un corps autre que le sien et qui « soutient que le mental en soi est inconscient 15 » La philosophie dirait on aujourd’hui reste dans le mental. La psychanalyse, loin de ce que l’homme de la rue peut penser, est une histoire de corps. Au pluriel.

Accueillir la nouveauté avec un esprit de curiosité, de prudence, d’hésitations est une chose. Accueillir la nouveauté avec « indignation, raillerie, mépris 16 » en est une autre et nous laisse supposer « que la psychanalyse n’a pas mis en place que des résistances intellectuelles, mais aussi des forces affectives. Et à vrai dire, le contenu de cette science justifie semblable effet sur les passions de tous les êtres humains, et non seulement des savants.17» La psychanalyse touche le cœur le nerf, la moelle et l’os du sujet.


1. Freud, 1925, « Résistances à la psychanalyse », in Résultats, idées, problèmes II, PUF, 2005, pp.125 – 134, [ 2. Id p.125, 3. Id pp 125-126, 4. Id p. 126, 5. Id p.126, 6. Id p. 127, 7. Id p. 128, 8. Id p 126, 9. Id p 128, 10. Id p 127, 11. Id p 128, 12. Id p 128, 13. Id p 128, 14. Id P 128, 15. Id p 128, 16. Id p 129, 17. Id p 129 ]

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