LA PULSION CHEZ FREUD

Extrait du travail intitulé Les Voix de Louis, 2011, Marianne Carabin

Enfant du passage d’un siècle à un autre, Freud est, à Vienne en 1874, un jeune étudiant en médecine à l’image de cette effervescence contextuelle de l’histoire de l’Humanité. En effet, à l’heure de la révolution industrielle, alors qu’explosent non seulement les mouvements artistiques, scientifiques et politiques – on peut laisser aller sa pensée de l’univers des Surréalistes avec Breton, Tzara ou Dali, à celui d’Einstein avec sa révolutionnaire relativité, en passant, à un niveau plus politique, par la séparation du Clergé et de l’Etat en 1905 – mais aussi l’écho futur des bombes qui rythmeront les deux guerres mondiales de la première moitié du siècle dernier, Freud assiste à des cours aussi divers que ceux enseignés par l’un des fondateurs de l’histologie, Ernst Wilhem von Brücke, sur la physiologie de la voix et du langage ou ceux, par Brentano, de philosophie, facultatifs depuis 1873 pour les carabins, évoquant nombre de voix sacrées à l’histoire de la pensée dont Freud est on ne peut plus friand.

C’est dans ce contexte, qu’avec l’initiateur de la psychanalyse, le concept de pulsion s’imprègne des considérations de cultures scientifiques les plus diverses, telle que la physiologie, la thermodynamique, la chimie, la physique, etc.

Ce que Freud élabore, en 1915 dans sa Métapsychologie, avec le mot de Trieb est une articulation, un montage de plusieurs coordonnées lesquelles seront démontées par Jacques Lacan dans sa relecture patiente, approfondie, minutieuse et exigeante qu’il propose de Freud, notamment, ici pour ce qui est de la pulsion, en 1963 dans son onzième séminaire lequel porte sur les concepts fondamentaux de la psychanalyse (l’inconscient, la répétition, le transfert et last but not least, la pulsion). Ces caractéristiques, exposées plus loin, définissent un concept qui ne cessera d’être enrichi, remanié sous la plume de Freud au regard de son expérience clinique et personnelle. Ainsi, il est important de garder à l’esprit que, puisque la pulsion est un concept, elle n’existe donc pas : « Par pulsionnous ne pouvons, de prime abord, rien désigner d’autre que la représentance psychique d’une source endosomatique de stimulations, s’écoulant de façon continue, par opposition à la stimulation, produite par les excitations sporadiques et externes. La pulsion est donc un des concepts de la démarcation entre le psychique et le somatique. »1

La satisfaction qui est sous la coupe du principe de plaisir est l’unique moyen d’accéder à ce concept limitrophe. En d’autres termes, la pulsion est une illustration théorique de l’appréhension de l’expérience clinique. On retrouve ici, en son troisième point, la définition même de la psychanalyse: « Une série de conceptions psychologiques acquises par ce moyen et qui fusionnent progressivement en une discipline scientifique nouvelle »

Tout d’abord, notons que La pulsion ne s’entend qu’en termes de caractéristiques communes à toutes les pulsions dont la nature est d’être partielle. La présentation de la pulsion dans le dictionnaire de la psychanalyse dirigé par R. Chemama souligne que la « recherche de satisfaction ayant des formes multiples, il convient généralement de parler plutôt des pulsions que de la pulsion, hormis dans le cas où l’on s’intéresse à leur nature générale – aux caractéristiques de la pulsion. »Avant d’évoquer l’évolution de la théorie des pulsions participant au passage d’une topique à l’autre en 1920, abordons ses quatre composantes fondamentales.

En premier lieu, la poussée (drang) car elle est, nous dit Freud, « l’essence même »3 de la pulsion dont la caractéristique première est de se définir avant tout par une tendance constante à la décharge. Au regard du principe de plaisir, la décharge (qui n’est pas sans nous faire penser à la transmission synaptique) est le moteur perpétuel de la pulsion. Elle est comme une fontaine qui ne serait pleine que de se vider. Freud souligne très tôt que l’on ne peut ni fuir, ni éviter l’excitation pulsionnelle comme on peut le faire face à une stimulation extérieure. C’est ce qui permet une première différenciation entre le dedans et le dehors, « une première distinction et de parvenir à une première orientation »4car « ces excitations sont l’indice d’un monde intérieur ».5 En 1900, avec l’hallucination primaire, présentée dans son Interprétation des rêves6, il distingue à l’origine de la vie psychique, trois étapes qu’il est nécessaire de garder à l’esprit afin d’assimiler le concept de pulsion.

Freud part du schéma de l’arc réflexe, premier représentant du principe de constance – terme et processus qu’il reprend à Fechner en le transposant à sa Métapsychologie – dont on parle communément en termes de « stimulus/réponse », en cela que la réponse motrice élimine l’excitation due à la stimulation. Puis, « la nécessité de la vie », en commençant par les besoins physiologiques, va complexifier ce fonctionnement. La motricité, en elle-même, n’a pas d’impact sur la faim. Le chemin le plus court de l’arc réflexe n’a aucune résonance sur les excitations internes. Le nourrisson n’est rassasié ni par son agitation, ni par ses cris. « La situation reste non modifiée », nous dit Freud, « car l’excitation provenant du besoin interne ne correspond pas à une force à l’impact momentané, mais à une force à l’action continue. » Bien qu’il s’agisse de ne confondre la pulsion ni avec le besoin ni avec l’instinct, nous retrouvons bien ici l’origine de la konstante kraft qui est l’essence même de la pulsion. Ce second temps de l’avènement du fonctionnement psychique est fondamental en cela qu’il est question de la première expérience de satisfaction. Le dehors n’est pas à éviter ici, au contraire il est la condition sine qua non pour que s’atténue l’excitation interne. Pour ce qui est de la sensation de faim, c’est d’abord une « perception » qui va permettre la satiété physiologique. La satisfaction dépend de la satiété. On dira plus tard que les pulsions sexuelles s’étayent sur les pulsions d’auto-conservation. C’est ainsi que la première représentation, en tant que trace mnésique, apparaît. C’est une première liaison psychique entre le stimulus interne et le moment de satisfaction qui n’est pas directement liée à la motricité. C’est la première « représentation de chose ». En effet, lorsque la faim se fera sentir à nouveau, cette connexion permettra un investissement de l’image mnésique afin de retrouver la satisfaction première qui lui est associée. C’est ce que Freud appelle l’hallucination primaire et qui autrement dit, est l’avènement de la naissance du fonctionnement psychique. Freud nous dit que le but originaire de l’appareil psychique est « une répétition de cette perception qui est connectée à la satisfaction du besoin ». C’est la mise en place du principe de plaisir qui, via la répétition, va faire apparaître l’objet.

En effet, à partir du moment où l’on parle de représentation, on suppose la présence de quelque chose d’absent. Quelque chose qui était là et qui ne l’est plus. Non seulement, la représentation est la présentification de l’absence, mais en plus elle suppose que cette présence fasse défaut. En d’autres termes, la représentation suppose le manque, autrement dit le manque d’objet.

Voyons maintenant « l’élément le plus déterminant »7 de la pulsion, à savoir, la source (quelle). La source est ce qui raccorde la pulsion au champ du somatique en cela qu’elle est le lieu physique, corporel, de l’expression de la poussée. En d’autres mots, elle est l’endroit du corps où l’excitation « sexuelle » se manifeste. C’est alors ici que l’on parle de zones érogènes, lesquelles se retrouvent, chez Freud dès 1905, au niveau des muqueuses par exemple, et chez Lacan dans son articulation autour de la question des orifices de la surface de l’organisme (« structures de bord »). La pulsion, si elle est dans sa source, localisable au niveau de l’organe, elle n’est cependant accessible qu’au regard de son but, lequel « consiste à supprimer cette stimulation d’organe ».8

Le but (Ziel) de la pulsion, quant à lui, est invariablement de supprimer l’état d’excitation au niveau de la zone érogène, de « supprimer la stimulation d’organe »9, « supprimer l’état d’excitation à la source »10. Il correspond ainsi à un état de satisfaction, lequel peut cependant être atteint de diverses manières. Ainsi, la sublimation, par exemple, que l’on dit inhibée quant au but, est un des destins de la pulsion (le retournement sur la personne propre, le renversement en son contraire et le refoulement) qui permet à la personne d’accéder à la satisfaction bien que la pulsion n’ait pas atteint son but.

Enfin, l’objet (Objekt) de la pulsion, après avoir été en 1905 « la personne dont émane l’attraction sexuelle »11, se trouve être, en 1915 « ce par quoi la pulsion peut atteindre son but. » Et il est à noter dès ici qu’il « est ce qu’il y a de plus variable dans la pulsion ».12

Nous reprendrons cette coordonnée de la pulsion dans sa lecture lacanienne car c’est par la conception de l’objet que l’interrogation quant à l’existence de la pulsion invocante, ou vocale, comme préfère la dénommer Alain Delbe, se formule. Dans une note, ajoutée en 1924, dans lesTrois essais sur la théorie sexuelle, Freud nous dit que « la théorie des pulsions est la partie la plus importante mais aussi la plus incomplète de la théorie psychanalytique ».13 Il y souligne également l’apport de sa spéculation de 1920, avec l’intronisation de la pulsion de mort. L’évolution de la théorie des pulsions est constante dans l’œuvre de Freud. L’opposition première entre les pulsions d’auto-conservation (lesquelles concernaient la survie de l’individu) et les pulsions sexuelles (lesquelles concernaient la survie de l’espèce) se transforme d’abord lorsque Freud, dans son introduction au narcissisme, propose que le moi en tant que personne alors (et non en tant qu’instance, laquelle n’apparaît qu’avec la deuxième topique), puisse lui-même être l’objet qui permettre à la pulsion d’atteindre son but. Le dualisme freudien s’exprime alors plus en termes de libido du moi et de libido d’objet qu’en termes de pulsion. Enfin, c’est avec un de ses textes majeurs, Au-delà du principe de plaisir, en 1920, que Freud propose une nouvelle opposition dont il ne pourra plus se défaire; la pulsion de vie qui réunit alors les pulsions d’auto-conservation, les pulsions sexuelles, narcissiques et objectales, se voit être indissociable de cette pulsion silencieuse et qui tend à rétablir un état antérieur. Ainsi, la vie correspondrait à l’intrication de ces deux sortes de pulsions opposées, ou, pour reprendre la formulation de Robert Chemama, « De cette opposition naît la dynamique qui suppose le sujet, c’est-à-dire la dynamique responsable de sa vie. »14


1. Freud S., 1905, Les trois essais sur la théorie sexuelle, Paris, Gallimard, 1987, p.83, 2. Dictionnaire de la psychanalyse (sous la direction de R. CHEMAMA), Paris, Larousse, 1993, p.353, 3. Freud S., 1915, « Pulsions et destins des pulsions », Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1968, p.18, 4. Ibid., p.14, 5. Ibid., p.15, 6. Freud S., 1900, « Interprétation des rêves », Œuvres complètes, volume IV, Paris, Puf, 2004, pp.618-621, 7. Freud S., 1915, « Pulsions et destins des pulsions », Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1968, p.19, 8 et 9. Freud S., 1905, Les trois essais sur la théorie sexuelle, Paris, Gallimard, 1987, p.84, 10. Freud S., 1915, « Pulsions et destins des pulsions », Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1968, p.18, 11. Freud S., 1905, Les trois essais sur la théorie sexuelle, Paris, Gallimard, 1987, p.38, 12. Freud S., 1915, « Pulsions et destins des pulsions », Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1968, p.19, 13. Freud S., 1905, note ajoutée en 1924, Les trois essais sur la théorie sexuelle, Paris, Gallimard, 1987, p.84, 14. Dictionnaire de la psychanalyse (sous la direction de R. CHEMAMA), Paris, Larousse, 1993, p.357

 

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