ALORS MOI AUSSI JE DIS NON ?

Pas de Ça, chez nous

Article écrit par Marianne Carabin

Ça parait simple comme bonjour.
Une rencontre comme il y en a mille. Une rencontre comme une autre. Un homme ? Une « femme ». Un bal. Une fête. Un regard. Une danse. Un baiser. Stop. Ça devrait s’arrêter là.
On ne veut plus savoir. Après ça, on ne veut plus savoir.

Qu’est ce qu’on ne veut plus savoir ? Qu’est ce qui se referme ? Ou plutôt sur quoi referme t’on le couvercle quand on sort de la salle ? Quand on sort de cette salle ? Après ce PompierS là. Qu’est ce qui bouillonne tant qu’on risque de se défigurer si l’on y regarde de plus près ?

Les demandes d’amour s’entrecroisent et se mêlent. Dans l’exercice de l’étiquetage on repère bien un couple qui serait de l’ordre de l’hystérique / pervers. Elle, idéalise l’homme (en général, et l’homme en uniforme en particulier) comme le protecteur aimant duquel elle espère réparation aux humiliations que pourtant elle crée. Lui, semble être dans une toute puissance de savoir-faire-jouir et, qui plus est, de se rendre tant maître que, dans sa grande générosité, il partage, avec ses pairs, cette chose temps qu’elle se prend pour une proie etc. Mais cela ne suffit pas. L’étiquetage ne suffit jamais. Il faut aller voir dedans. Qu’est ce qui se passe dedans ? A partir de quand ne veut on plus voir ? A partir de quand ne PEUT on plus voir ? Où est le point d’insoutenable ?

On commence par garder une distance. D’emblée se met en place un mouvement défensif : on s’immunise. On ne connait pas la pièce, on la découvre, mais quelque chose en nous sait et s’immunise. Contre l’horreur. Une horreur qui se déplie et ne cesse de se déplier quand on ne referme pas (trop) le couvercle dans l’après. Car, rien est épargné.
Le couple, Il/Elle, sur scène, et ce qui les unie est saisi dans l’horreur de leurs points de jouissance et c’est au-delà, bien entendu, de toutes considérations morales que cela se joue. Le couple de l’horreur, seul au monde face à nous, avance dans sa narration et plus il avance plus on est horrifié. Plus on est horrifié moins on veut voir. On regarde pourtant. Encore. Plus on est horrifié, moins on veut voir, plus on regarde. On regarde et on est horrifié de ne pas vouloir voir. Et on est horrifié de regarder pourtant. Quoi ?

Il y a des choses qui existent. Il y a des choses qui existent et dont on ne parle pas. Des choses que l’on ne nomme pas car le premier mouvement de dire est de faire exister. Ce qui a pour effet, dans un premier temps, de se confondre avec. C’est là l’insupportable. La confusion. Le Dire est le premier pas de l’extraction de cette complaisante confusion qui nous a menés jusque là. La mise à mort de la chose, si odieuse qu’elle en est indicible, est enclenchée par le fait de la dire. Ça n’est donc qu’après être passé par cette aliénation que l’on peut se distancier et se positionner au lieu de se confondre. Il est une « nécessité d’un détour aliénant par l’Autre pour que l’infans advienne comme sujet. »1 Alors, ici, avec PompierS, on y est. Il y a des choses dont on ne parle pas. Et cela va même plus loin ; il y a des choses dont on ne peut pas parler car, Elle le dit : « je ne savais pas que je pouvais dire non. » Elle, est avant la possibilité de dire non. Elle est dans le oui absolu, une Bejahung primitive, une pulsion de vie désintriquée de son pendant la pulsion de mort. C’est ravageant bien entendu. Elle l’ignore. De son côté, Lui, de l’ignorance de cette fille au corps de femme, de cette femme au coeur de fille, il en sait quelque chose. Suffisamment pour en jouer. Pas assez pour pouvoir dire non. Lui, est dans l’impossibilité de dire non. Pas Elle.

PompierS, on y est. Pas de S barré. Pas de castration. Pas de Nom-du-père. Pas de sujet divisé. Pas de sujet. Pas de désir. Pas de sujet désirant. De la pulsion à l’état brut. Un grand S qui ne sera pas pris en compte lors du procès. Un par un. Mais l’un devenu S, non. Et le verdict d’alimenter le S puisqu’il ne le barre pas. Pas de punition.

Alors ?
Qu’est ce qui se passe dedans ? Sur quel insupportable referme t’on le couvercle ?
Ne s’agirait il pas du Pathétique auquel nous mène chacun notre demande d’amour ? Qu’on soit homme ou qu’on soit femme. Il y a quelque chose du Pathétique. L’ « amour », ici, car, oh! horreur! il semblerait, qu’en plus, il y ait de l’ « amour » entre ces deux-là, le Pathétique de la demande d’amour nous mène là où c’est sale, là où l’on erre et se perd dans le nauséabond. Lui, bien que personne ne puisse pourtant en être dupe, Lui, donne le change. Il a le Pathétique dans la moëlle. Bien profond. Il le vit et le respire. Il l’est. Comme l’est le nez au milieu de la figure. Pathétique, fier et assuré bien que peu rassuré. Il sait que « Ça » ne se fait pas. Mais il ne peut pas dire non. Son Pathétique, à Lui, luttant contre le point de culpabilité qu’il projette, passe par des formulations négatives telles que « tu ne m’aimes pas! Moi ou un autre ce serait pareil. » Comment peut-on alors ne pas entendre l’enfant hurler «aimes-moi!! ». Un peu comme un chantage. Un peu comme une pulsion agressive, face au trop plein d’ « amour » de l’autre, il faut rééquilibrer la donne et infliger sa punition. Il faut mettre une limite. « Aimes-moi, moi, et je te traiterais comme une femme que l’on respecte », ou bien « je ne t’aurais pas traitée ainsi si tu m’avais aimé. Vraiment aimé, moi, et pas un autre.» La demande d’amour est une demande d’enfant avec l’ambiguïté que porte la formule « demande d’enfant » : à savoir, une demande de l’enfant que nous avons été et, la demande de faire un enfant, ie d’avoir un enfant. La demande d’amour est une demande d’enfant. Aimer c’est une autre histoire.

L’enfant. Lui aussi aura sa part. Qui est le père ? Le père c’est celui qui possède sexuellement la mère proposait Freud et Lacan d’ajouter, pour, entre autre, différencier le géniteur du père, « c’est la mère qui nomme le père ». Peu importe ? L’enfant est embryon. Mort. Non-né. La question du géniteur comme celle du père passe à la trappe. Fin de discussion.

PompierS
William Mesguich et Camille Carraz

Les demandes d’amour se mêlent. Des demandes d’enfants. Des demandes infantiles. Et chacun s’épuise à tenter désespérément de satisfaire la demande qu’il suppose que l’autre lui fait. Car l’amour, lui, est hors peut-être de toute demande. Il concerne un lien, créatif, entre des sujets pris dans la joie de leur solitude d’être. Ici, rien est séparé, tout est mêlé. De l’isolement, oui. Pas de solitude. Deux enfants. L’un dans le corps d’un homme, l’autre dans celui d’une femme. Être dans le corps d’une femme. Voilà qui ouvre encore une autre porte à une autre élaboration. Mais, ici alors, mâle et femelle ? Non. Même pas. Même pas car il y a la souffrance. Il y a la souffrance et la parole. Les deux enfants répondent tant qu’ils peuvent, sans le savoir, à la demande d’amour de l’autre. Aucun des deux n’est pourtant en mesure d’aimer. Surtout pas eux-mêmes. C’est le sors de bien d’entre nous, mais qu’est ce que fait la différence ici ? Sur quoi referme t’on le couvercle ? Sur le S ? Sur le verdict ? Sur nous-mêmes ?

Elle, porte son Pathétique, haut et fort. On ne voit que cela. C’est presqu’un masque. Elle porte le masque du Pathétique. On s’apitoie ou on s’irrite, bien sûr, sur cette pauvre petite chose, victime, salie, maltraitée, abusée, innocente, fragile, demeurée, pitoyable, limitée. On s’apitoie ou on s’irrite. On s’indigne. Avant le non. Le non, elle l’apprendra à son corps défendant. Comme nous toutes. Car, quelle femme n’a jamais été dans la situation de ne pas dire non ? Refermons le couvercle. Vite. C’est donc à cela que sert le non. Dire non, voilà où Ça se joue. Mais avant, il y a les idéaux, les petits a (monstrueux) et les fantasmes, contes de la vie quotidienne dont on est le héros. Tragique. Souvent. Le héros.

Lui, c’est la loi qui aurait du donner le la, faire chuter l’idéal, ce grand I d’avant la castration, entamer le fantasme de toute puissance. C’est la loi. PompierS raconte autre chose : la loi ne fait pas son office. Peut-on imaginer que le juge ait été, ici, une juge ? La question reste ouverte. Quoi qu’il en soit, le verdict tombe. Non coupable. Pas de punition. L’auteur est relaxé et cette relaxe alimente le hors la loi dans sa toute puissance infantile, dans son Moi idéal. Et c’est seulement le mot de la fin qui ouvrira une brèche, esquisse de l’espoir d’un barrage, d’une coupe. « Alors, je dis NON. » Rideau. Qu’est ce qu’être un homme quand la loi est la loi des hommes avec un petit h ? Qu’est ce qu’être une femme face à cela ? Une femme qui se soumet à la loi des hommes au petit h ne reste t’elle pas fille ? C’est ce que PompierS pourrait sembler peut-être nous dire avec Elle. Elle, engluée dans l’idéal de l’homme qui sauve, de l’homme empli de bonté, aimant, fort et protecteur. Elle, dans l’idéal oedipien, dans son fantasme de toute puissance à elle, inversé, existant par la voie passive. Aux prises avec le fantasme masochiste d’un enfant est battu, i.e d’un « fantasme de fustigation dans lequel le plaisir sexuel est trouvé dans la douleur – qui caractérise le masochisme – est intimement lié à l’érotisation des objects incestueux. Le fantasme d’être maltraitée chez la fille constitue un substitut du désir incestueux envers la figure du père. Aussi, le plaisir caché sous la souffrance assure la punition de la fille pour son désir coupable envers le père. » 2
Pour Elle, quelque chose de la castration fait effet, ne serait-ce que par le biais de la nomination des faits. Par le biais d’une certaine historisation de ce qui s’est passé. Aussi, elle chemine vers une possible identification aux autres femmes, aux femmes « normales » et à la possibilité de dire non ; « Alors, moi aussi je suis une femme normale ? Je suis une femme comme les autres ? Moi aussi ? Alors je fais comme toutes les femmes : alors je dis NON. »

Le Pathétique de la pièce, au-delà d’Elle, au-delà de Lui, le pathétique de la pièce c’est nous. C’est le verdict du procès. C’est le juge. Le juge qui rationalise afin de ne pas se confronter à l’ignominie, à l’atrocité de cette vérité, trop criante pour être entendue. Cette vérité qui rend sourd. L’absurdité du verdict n’échappe à personne. Il manque la barre. Le Pathétique c’est d’être soumis à un autre non barré. Sans rien dire. Sans rien en dire. Par ce que ce que nous ne pouvons entendre, c’est nous. C’est notre vérité. C’est nous à la place de Lui. A la place de Elle. Ça, non. Pas nous. Nous, nous sommes, bien entendu, au clair avec nos oedipes.
Nous, par ce que justement quand nous sortons de la salle, nous sommes comme avant d’y entrer. Sauf que quelque chose c’est passé. Quelque chose qui traverse toute la colonne, dans la moëlle épinière. On ne dit rien. (On ne sait pas quoi dire). On parle du spectacle vu la veille. De la chaleur ou de la clim’. On ne dit rien. Et ces paroles qui ne parlent pas alimentent le Pathétique de cette soumission volontaire à un autre non barré. Cette soumission non dupe vis-à-vis de laquelle on se complait. Cet autre non barré qui croit faire loi par ce que l’on s’y soumet.

Ça chute. Il ne reste plus rien que la possibilité de dire non. C’est tout ce qu’il reste.


1 Maleval Jean-Claude, La forclusion du nom du père, Seuil, 2000, p.35

2 Jean-Michel Quinodoz, Lire Freud, PUF, p. 2004


PompierS, texte de Benoit Patricot  interprété par Camille Carraz et William Mesguich mis en scène par Serge Barbuscia.

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