COLETTE SOLER, L’OBJET a

« L’objet a, ses usages »

[ … ] Un pas de plus : l’objet a c’est ce qui manque, et tout ce qui ne manque pas, pour cause de discours, cherche à faire oublier. Dans le discours commun, dit discours du maître où le S1 ordonne la réalité aussi bien psychique que commune, le sujet est un sujet complété qui ne pense pas son manque, car le discours s’emploie au comblement de la béance. Sans cette opération de comblement, on ne comprendrait pas que l’universel de la castration ait pu être méconnu si massivement jusqu’à la psychanalyse. Et pas non plus que certains auteurs contemporains, pas plus bêtes que d’autres, brocardent le manque et tout au contraire croient être modernes en soutenant que désormais nous sommes dans ce qu’un film appelle The Land of plenty. Voyez un Sloterdijk et quelques autres dans la psychanalyse.

C’est que, selon les discours et les individus, il y a des usages divers de l’objet a, et des façons de le manier, c’est-à-dire de le faire servir. car il sert l’objet a, c’est l’expression de la « Note aux italien », en 1974, et on peut le faire servir. Lacan a déplié tout un vocabulaire instrumental à son sujet.

A quoi sert-il ? Primairement, c’est-à-dire hors de la psychanalyse, je dirais en condensé qu’il sert d’abord à se faire être. Le sujet naturel, celui que je dis complété, que Lacan définit par son « Je ne pense pas », sous-entendu, « je suis », n’est nullement inerte. Loin de là. Il fait bel et bien servir l’objet a. À quoi ? À sa mise en jeu dans la pulsion dont s’enveloppe l’objet, la pulsion par quoi, je cite : chacun « se vise au coeur et n’y atteint que d’un tire qui le rate », autrement dit, chacun cherche à se faire être, mais sans y parvenir. Reste alors… à recommencer. C’est cette répétition, laquelle n’a rien de pathologique, qui est à la base de tout dynamisme, qui fait support à quelque chose de bien connu de chacun d’entre vous. Je parle de ce que Freud assignait comme l’objectif thérapeutique à l’analyse : rendre, disait-il, au sujet sa capacité à travailler et à aimer. Lacan reformule : l’objet a qui manque, fait support aux « réalisations les plus effectives », voilà pour le travail, et « aux réalités les plus attachantes », voilà pour l’amour. Autrement dit – je l’avais commenté naguère – aux « oeuvres au sens classique, ce que chacun fait dans sa vie, et aux amours – assurent « l’arbre généalogique », dit Lacan, soit l’inscription dans la filiation et la mémoire humaine. Et on sait que rien ne déchaîne plus d’acharnement chez les sujets. Il n’y a pas  à y redire, sauf que ça ne fait pas un analyste, car le discours analytique suppose un autre usage de l’objet, qui conduit à un autre résultat, lequel n’exclut d’ailleurs pas forcément le premier, mais doit s’y ajouter.

Cet autre usage, en fait, c’est un usage inversé que l’écriture du discours analytique rend visible. Pour ce qui est de l’objet, à l’inverse du discours du maître, le discours analytique « manque sa production », il procède à son « évidement », comme le dit Lacan dans Radiophonie. Déjà en 1967, dans le « Compte rendu du séminaire sur l’acte », il parlait du lien analytique comme d’une « dé-aïfication »*. C’était la même idée de soustraction, pour parer à l’usage de complémentation. D’où d’ailleurs, l’effet d’angoisse qu’il produit qu’il produit à l’occasion. C’est angoissant de le voir faire l’analyste, notait Lacan. J’ajouterais, du moins s’il « décharite » comme c’est sa fonction, car aujourd’hui, sous la pression du discours, beaucoup pensent plutôt à montrer avec quel bon coeur ils accueillent la souffrance contemporaine.

Je souligne le caractère paradoxal de l’offre de l’analyste au regard du discours commun. Il offre l’objet à son analysant, mais cette offre consiste à soustraire plutôt qu’à ajouter. L’art d’offrir l’objet qui manque, se répercute sur tous les aspects de l’action analytique. Je vais en décliner trois qui me paraissent essentiels au niveau de la demande, de l’interprétation, et du temps. [ … ]


Colette Soler,L’objet a de Lacan, ses usages in Revue de psychanalyse, Champ Lacanien, N°5 / Juin 2007, pp. 79 – 81

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