‘ ORDONNÉ, ÉCONOME ET ENTÊTÉ ‘

Comme il se trouve que les remarques sur l’érotisme anal du nourrisson contenues dans les Trois essais sur la théorie de la sexualité ont particulièrement choqué les lecteurs obtus, je me permets ici d’insérer une observation que je dois à un patient très intelligent : « Une personne de ma connaissance qui a lu l’essai sur la Théorie de la sexualité, parlant du livre, l’admet complètement si ce n’est un seul passage ; bien que par ailleurs, naturellement, elle approuve et comprenne ce passage pour ce qui est du contenu, il lui a paru si grotesque et si comique qu’elle en est tombée assise et a ri pendant un quart d’heure. Ce passage est le suivant : « Un des meilleurs présages d’une bizarrerie de caractère ou d’une nervosité ultérieure est qu’un nourrisson se refuse obstinément à vider son intestin lorsqu’on l’a mis sur le pot, c’est-à-dire lorsque cela plaît à la personne chargée de s’occuper de lui, mais qu’il réserve cette fonction pour son propre bon plaisir. Naturellement, peu lui importe de salir son lit ; son seul souci est de ne pas laisser échapper le gain de plaisir supplémentaire lors de la défécation.  » La représentation de ce nourrisson assis sur le pot et qui se demande s’il doit laisser se produire une telle limitation de son libre-arbitre personnel, qui en outre, se soucie de ne pas laisser échapper le gain de plaisir accompagnant la défécation a suscité chez mon ami une folle gaieté. – Quelque vingt minutes plus tard, pendant le goûter, il lance soudain, sans aucun préambule :  » Tiens, en voyant devant moi le cacao, il me vient une idée que j’ai toujours eue étant enfant. Je me représentais alors toujours que j’étais le fabricant de cacao Van Houten (il prononçait Van Hauten), que je possédais un secret formidable pour la fabrication de ce cacao, et que tout le monde s’efforçait de m’arracher ce secret devant faire le bonheur du monde, secret que je gardais jalousement. Pourquoi je suis tombé justement sur Van Houten, je n’en sais rien. Vraisemblablement c’est sa réclame qui m’a le plus influencé. » En riant, et, à vrai dire, sans encore relier cela à une intention plus profonde, je pensai : Wann haut’n die Mutter ? (Quand les mères donnent-elles la fessée ?). Ce n’est qu’un moment plus tard que je m’aperçus que mon jeu de mots contenait, en fait, la clé de la totalité de ce souvenir d’enfance ayant émergé soudainement, souvenir que je saisis alors comme un exemple éclatant de fantasme-écran : ce fantasme au moyen de la conservation de l’état de fait proprement dit (processus de la nutrition) et sur la base d’association phonétiques (Kakao, Wann haut’n- ) apaisait la conscience de culpabilité par une transmutation complète du contenu mnésique. (Translation d’arrière en avant, la nourriture dont on se défait devient la nourriture qu’on prend, le contenu honteux et qu’il faut cacher se transforme en secret devant faire le bonheur du monde.) Ce qui m’intéressa c’est la manière dont à la suite d’une défense, qui, certes, prenait la forme plus douce d’une protestation formelle, le sujet fut involontairement atteint, un quart d’heure plus tard, par la preuve la plus décisive, fournie par son propre inconscient. « 

Note de bas de page

Les relations complexes apparemment si disparates de l’intérêt pour l’argent et de la défécation se manifestent à profusion.Tout médecin qui a pratiqué la psychanalyse sait bien que c’est en empruntant cette voie qu’on peut faire disparaître les cas les plus opiniâtres et les plus durables de ce qu’on appelle constipation habituelle des malades nerveux. On s’en étonnera moins en se rappelant que cette fonction a fait ses preuves également d’une même docilité à la suggestion hypnotique. Mais, dans la psychanalyse on n’obtient cet effet que lorsqu’on touche le complexe d’argent des patients et qu’on leur donne la possibilité de le faire accéder à la conscience avec toutes ses relations. On pourrait penser qu’en cela la névrose ne fait que suivre une incitation de l’usage linguistique qui appelle sordide (schmutzig) ou ladre (filzig) (en anglais : filthy = schmutzig) une personne qui retient son argent avec une anxiété excessive. Mais cela serait une estimation par trop superficielle. En vérité, partout où a régné ou bien persiste le mode de pensée archaïque, dans les civilisations anciennes, dans le mythe, les contes, les superstitions, dans la pensée inconsciente, dans le rêve et dans la névrose, l’argent est mis en relation intime avec l’excrément. Il est bien connu que l’or dont le diable fait cadeau à ses amants se change en excréments après son départ, et il est certain que le diable n’est rien d’autre que la personnification la vie pulsionnelle inconsciente refoulée. D’autre part on connait la superstition qui met en rapport la découverte de trésors avec la défécation, et nul n’ignore la figure du « chieur de ducats » (Dukatenscheisser) : déjà pour l’ancienne Babylone, l’or est l’excrément de l’enfer, ‘Mammon » = « ils manman ». Donc, quand la névrose suit l’usage linguistique, c’est, qu’ici comme ailleurs, elle prend les mots dans leur sens originaire, chargé de toute sa signification, et que là où elle semble présenter un mot au figuré, elle ne reproduit d’habitude que la signification ancienne de ce mot.

Il est possible que l’opposition entre ce à quoi l’homme a appris à accorder le plus de valeur et ce qui est le plus dénué de valeur, et qu’il rejette comme déchet (refuse) a conditionné cette identification de l’or et de l’excrément.

Dans la pensée névrotique une autre circonstance vient même à l’appui de cette assimilation. L’intérêt originairement érotique porté à la défécation est destiné, nous le savons, à s’éteindre dans les années de maturité ; au cours des années apparaît, comme quelque chose de nouveau qui a jusqu’alors manqué à l’enfant, l’intérêt pour l’argent ; cela facilite le fait que l’aspiration antérieur, qui est sur le point de perdre son but, se trouve transportée sur le but qui est en train d’émerger.

S’il y a quelque fondement réel à la relation, dont j’ai affirmé l’existence, entre l’érotisme anal et cette triade de traits de caractère, (ordonné, économe, entêté) on ne pourra s’attendre à rencontrer aucune empreinte particulière de « caractère anal » chez les personne qui ont conservé pour leur vie adulte la propriété érogène de leur zone anale. A moins que je ne me trompe fort, l’expérience coïncide bien, la plupart du temps, avec cette conclusion.

On devrait d’une façon générale se demander si d’autres complexes caractériels ne peuvent dépendre de l’excitation de zones érogènes déterminées. Jusqu’à présent je ne connais que l’ambition démesurée et « brûlante » de ceux qui furent autrefois des énurétiques. pour la formation de caractère définitif à partir des pulsions constitutives, on peut d’ailleurs proposer une formule : les traits de caractère qui demeurent sont soit la continuation inchangée des pulsions originaires, soit la sublimation de celles-ci, soit des formations réactionnelles contre ses pulsions.

Freud, S., 1908, Caractère et érotisme anal in Névrose, psychose et perversion, PUF, 2008, pp. 146 – 148

Illustration Le Culte de MammonEvelyn De Morgan, vers 1909

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