PARIS BRUXELLES NICE BERLIN […]

Du reflex à la réflexion

Quand vous m’avez proposé de venir vous parler sur ce thème de l’altérité nous étions déjà un peu à Paris mais nous n’étions pas dans l’horrible répétition de ces violences tout à fait récentes qui touchent évidement la question de l’autre et de l’altérité. Je ne me déroberai pas à en parler, comme je peux, non pas au sens d’en faire un commentaire, ce qui serait tout à fait déplacé, mais pour vous dire ce que pour ma part j’entends dans la façon dont ces drames résonnent et dont nous pouvons y répondre.

Le plus frappant c’est qu’aussi bien à Paris qu’à Bruxelles – et l’on pourrait dire à cette heure à Nice et à Berlin – la réponse commune et collective, par ce que qui est commun n’est pas forcement collectif, donc c’est une réponse commune qui se dit dans un collectif, et qui par conséquent fait aussi du collectif, ie essaye de rassembler au moment où des brèches, des brisures, des failles, des fissures dont on se demande si elles pourront être jamais réparées, et quelles traces elles laisseront, au moment où ces failles et ces brisures font douter de quelque chose de collectif et interrogent bien sûr le collectif et évidemment interrogent l’autre et interrogent cette question même d’altérité.

La réponse aussi bien à Paris qu’à Bruxelles, qu’à Nice ou à Berlin c’est « nous sommes tous ». Nous sommes tous Paris. Nous sommes tous Bruxelles etc. Il y a dans ce « tous » une façon de dire quelque chose bien sur de profondément humain, qui dit que nous sommes tous atteints, nous sommes tous touchés, pas autant que ceux qui y ont laissés la vie ou des bouts de leurs corps mais nous sommes effectivement tous sous le choc. Et à ce choc nous répondons par un « tous ».

Au-delà de cette première réponse, qu’il ne me viendrait même pas à l’esprit de critiquer, parce que c’est une réponse qui rassemble, nous avons envie de tous être là. Chacun.
Dans un second temps, la question se pose du poids de ce « tous », de la pertinence de ce « tous ». C’est un peu comme si devant ce qui vient montrer, dans nos sociétés, des failles, extrêmement graves, qui ne se voyaient pas et qu’on ne voulait pas voir ou qu’on ne mesurait pas, nous étions portés, je dis « nous » parce que moi-même, nous étions portés à répondre par un « tous ». Cette « réponse » n’est pas au niveau de la réflexion bien sûr, c’est une réponse au niveau du reflex. C’est la moelle épinière qui est touchée, une moelle épinière commune qui se relève être partagée, ce que nous ne soupçonnions peut-être pas auparavant, avant le tragique. Il y a une réaction reflex de rassemblement face à une stupeur qui devient fédératrice. De fait.

Au niveau de la pensée, au niveau de la réflexion, lequel ne peut apparaitre que dans un second temps, on peut supposer que ce qui est, entre autre, interrogé c’est justement la question de l’altérité, ou des altérités, ie la question de l’autre. La question de l’autre sous le mode de l’altérité. Dans un second temps, la réponse reflex du tremblement de l’altérité par le « tous » ouvre au questionnement parce qu’au fond est ce que ça n’était pas une certaine façon de poser préalablement socialement, aussi collectivement, à tous, qui avait généré des formes de négation, de déni, d’aveuglement, de dissimulation, enfin tout ce que l’on peut voir et entendre qui se trouve mis en morceaux par ce qui se passe.

C’est donc l’altérité qui, je pense, en tout cas c’est la voie que je prendrai ce soir, qui est interrogée dans ces évènement et je dirais beaucoup plus l’altérité que la différence ce qui n’est pas la même chose.
L’altérité et la différence ce n’est pas la même chose. Si nous disons « nous sommes différents » nous disons quelque chose peut-être au niveau d’une singularité mais si nous disons « nous sommes autres », nous sommes pris dans des altérités, est ce que nous ne disons pas quelque chose de plus ?, peut-être de plus essentiel, peut-être de plus effrayant et effroyable que ce que nous disons quand nous disons « nous sommes différents ».
Je penserais pour ma part que dire « nous sommes différents » et dire « nous sommes autres » ce n’est pas du tout la même chose, ça ne résonne pas dans la même force, dans le même courant. Et peut-être que dire « nous sommes différents » ça présupposerait qu’il y a des différences, bien sûr qu’il y en a, que ces différences pourraient faire bon ménage, bonne figure, pourraient coexister, cohabiter, mais que dans ces différences, en somme il y a peut-être quelque chose de la radicalité de la différence qui serait là aussi effacé, gommé et qui empêcherait de voir l’altérité de la différence ou les altérités de la différence. Donc, je m’axerai sur cette question de l’altérité. Altérité bien sûr par rapport aux autres mais altérité, comme le titre l’indique, altérité à l’intérieur de nous-même.

Qu’est ce que la psychanalyse nous dit de l’altérité puisque c’est en tant que psychanalyste que je viens vous parler, pas seulement, mais c’est à cette place que vous me convoquez, que vous m’avez invité, donc c’est de cette place-là, de ce lieu-là, que je parlerai.

La psychanalyse, Freud essentiellement, quelques autres et puis Lacan, elle part de l’Autre.


Suite de la retranscription de l’intervention auprès de Jean-Daniel Causse de Patrick Guyomard, directeur de la SPF, à Montpellier en Mai 2016 que vous pouvez retrouver en cliquant ICI.

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Toute retranscription est toujours en partie revisitée quelque peu par mes soins pour soutenir et/ou ouvrir le travail exposé.

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