RÊVE

Le rêve : transport, métaphore de l’esprit. 


Celle qui passe

Il est arrivé à Paul Valéry de noter quelques uns de ses rêves. sans doute avait-il ses raisons pour ne pas les scruter. Mais il y a une leçon pour nous dans cette réserve. A force de nous intéresser au « contenu » du rêve, nous risquons d’oublier ce qu’il excite en nous.Le rêve, produit d’excitations, est en lui-même un excitant, qu’il soit plaisir ou douleur, car la douleur aussi excite : il est notre fièvre, notre reste nocturne. Son destin est l’oubli. Son résultat heureux : l’esprit en éveil, insatiable, curieux de lui-même et de ses oeuvres. En témoignent exemplairement les cahiers à couverture colorée, les liasses de papier conservées en secret d’un toujours très jeune homme que ni l’Académie ni son statut de « poète d’État » et de « prince des idées » n’auront réussi à endormir.

Je m’étais promis de ne pas citer de récit de rêve de ce jeune homme. En voici un pourtant, daté de 1897 : « Peur terrible causée par une très belle personne. C’était une créature magnifique qui marchait et marchait, et se bornait à marcher, à passer. »

Cette femme inconnue (serait-ce la « Gravida » de Valéry ? Serait-ce la mère ?) qui marche, marche, passe et s’éloigne, comment l’arrêter, pour à la fois la fixer et la rejoindre dans son mouvement, sinon en traçant mille signes qui, eux aussi n’en finissant pas de marcher, chaque matin, au fil du temps, aujourd’hui ? 

A voir avec ça

Quelle est la raison d’être de la « règle fondamentale », sinon d’instituer, chez le patient comme chez l’analyste, cette fois dans le registre de la parole, de l’oral, cet autre régime de pensée dont le rêve est l’expression la plus voyante ? Comme le rêve, l’analyse tout à la fois ouvre à l’illimité et l’apprivoise.

Mais là n’est pas l’essentiel. En consentant à subir la force d’attraction du rêve, en nous invitant à tenir, ne serait-ce que pour un instant, Peter Ibbetson pour un frère, nous aurons reconnu, disons-le en termes freudiens, que l’identité de perception est la matrice de l’identité de pensée. Refuser de perdre de vue la « chose » conduit effectivement à trouver sa jouissance dans la prison du délire et à sceller un pacte d’alliance avec la mort. Peut-être ne faut-il voir dans l’emprise de la pulsion de mort qui parait régir certains destins que l’autre versant, que la face négative de la satisfaction primitive hallucinée : il y aurait là comme deux extrêmes de la recherche éperdue d’une possession de même. Nous autres, plus sages que le doux et violent Peter, savons bien que nous n’avons jamais affaire qu’à des restes, qu’à des brides, qu’à des traces. Nous ne le savons que trop. Mais les traces – celles dont on fait notre mémoire et notre histoire, les traces de pas qui vont bientôt s’effacer sur le sable -, nous ne les découvrons, les scrutons, les suivons qu’en tant qu’elles viennent de quelque lieu inconnu, aimé ou criminel, et nous attendons d’elles qu’elles nous mènent quelque part, qui ne sera jamais ça définitivement mais qui aura à voir avec ça. Pour que nos objets soient désirables, pour que la relation que nous entretenons avec eux soit autre que d’emprise ou de possession mais demeure animée, mobile – la manière humaine de se sentir vivant -, une condition est nécessaire : il nous faut perdre la chose – l’identique, le pareil au même, le hors-temps, le corps total – pour trouver l’objet. Soit. Mais ce « trouver », cette rencontre risque de n’être que le commerce avec une ombre, ou avec un Ersatz identifié comme tel, tant que l’objet ne s’apparente pas à la « chose vue ». Alors, quand nous reconnaissons en lui cette ascendance, il cesse d’être un simple signe, signe d’un autre signe… Transfert sans fin.

L’oeil de l’esprit

Après avoir accompagné un visionnaire dans sa prison ou son royaume sans limites, j’ai fait appel à un prince de l’intellect, grand ennemi du vague et que j’imagine au désespoir de ne savoir inscrire que des chiffres et des lettres, que des signes et des graphiques, page après page, sur ses cahiers du matin. Je souhaite, in fine, les faire voisiner l’un et l’autre, comme pourrait le faire un rêve dans quelque « figure composite », avec quelqu’un qui leur était certainement très étranger, quelqu’un qu’on classe parmi les romantiques mais qui n’ignorait pas pour autant la passion de l’exactitude. Caspar David Friedrich était peintre et veilleur, lui, assurément, de la nuit plus que de l’aube. Il se donnait le conseil suivant. Écoutons-le :

 » Clos ton oeil physique afin de voir d’abord ton tableau avec l’oeil de l’esprit, Ensuite fais monter au jour ce que tu as vu dans la nuit. « 

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