LE COMPLEXE D’OEDIPE A LA RACINE

De Chaos à Oedipe

Deux au moins des concepts essentiels de la psychanalyse, le complexe d’Oedipe et le narcissisme, doivent leur nom à la mythologie grecque. Freud a achevé l’invention de la psychanalyse comme science spécifique, différente de la biologie et de la psychologie, en reconnaissant que la névrose, et aussi le devenir humain, se jouent sur le mythe d’Oedipe. Pour le découvrir, il ne suffisait pas d’avoir, comme tout un chacun, lu la tragédie de Sophocle. Il fallait, comme Freud le fit et comme il ne cessa de le recommander aux psychanalystes, être familier de toute la mythologie grecque, avoir des vues sur les autres mythologies, se tenir au courant des progrès de l’archéologie et de l’histoire des religions, des résultats des fouilles, des monuments et des textes significatifs mis à jour, des grandes hypothèses élaborées par les spécialistes pour rendre compte des mythes. A son exemple, essayons de refaire aujourd’hui le travail que Freud a commencé en 1897 et que, jusqu’à Moïse et le Monothéisme, il n’a cessé d’enrichir.

Relisons tout d’abord d’un trait la mythologie grecque telle que depuis plus d’un demi-siècle, l’immense érudition des philologues germaniques l’a établie sous une forme sans doute définitive. Notre principale surprise est d’y rencontrer presque à chaque page la fantasmatique œdipienne.

Les stades primitifs du complexe d’Oedipe

La théogonie grecque selon Hésiode s’ouvre sur un premier mythe – le mythe des origines – dont le caractère proto-œdipien est éclatant.
A partir du Chaos, tout commence à prendre un sens lorsque apparaît Gaïa, la Terre substantielle, non cultivée, qui divise le vide universel en trois zones : le milieu, qu’elle détient, l’au-dessus, et l’en- dessous. Gaïa produit plusieurs êtres, dont le premier-né Ouranos occupe la région du Ciel. A l’exception des êtres de la Nuit, engendrés du Chaos et qui vont peupler l’en-dessous, tout ce qui existe va naître du couple primitif et incestueux formé par Gaïa et son fils Ouranos: les dieux et les monstres. Seul le Ciel en effet « couvre » la Terre entière. Lasse de la fécondité perpétuelle à laquelle la condamnent les assiduités de son époux, irritée de la haine que cet époux porte à ceux de ses fils monstres qu’il contraint à vivre emprisonnés a l’intérieur de la Terre, Gaïa demande aide et vengeance à ses fils divins. Le dernier-né Cronos accepte de répondre à son désir. Armé d’une serpe qu’elle lui a donnée, il guette, caché, le commerce sexuel de ses parents, l’interrompt, émascule Ouranos et jette ses organes génitaux. Ainsi Cronos prend à Ouranos devenu stérile la royauté du monde. Ainsi la mère a réalisé deux fois son désir incestueux, d’abord avec Ouranos son premier fils auquel elle s’est unie de façon répétée, ensuite de façon indirecte avec Cronos son dernier fils, qu’elle provoque à voir la scène primitive, à éliminer le rival de la couche maternelle et à châtrer le père. Ainsi commence a courir à travers toute la mythologie grecque cet héritage du désir phallique et incestueux émanant de la Terre maternelle et dont le sens après de multiples et d’infinies variantes, sera, terme humain des avatars divins, proféré en langage clair par un héros légendaire, Oedipe. Plus jamais la castration réelle ne se manifesta chez les dieux : Ouranos est le seul d’entre eux à la subir, comme ce Vieux de la Horde primitive, dont Freud a
forgé le mythe dans Totem et Tabou, aurait été réellement tué et dévoré par ses fils. Mais les substituts symboliques de la castration sont dès lors repérables : jeter d’en haut, couper, crever, prendre la place et le pouvoir. Dès lors aussi l’oracle, à bien des héros et des dieux males auxquels il parle, répètera le même avertissement, la même malédiction : le mâle est voué à la stérilité ; s’il la transgresse, de lui naîtra un fils qui le tuera. Désormais au désir œdipien propre à la mère s’ajoute, dans l’histoire mythologique, la crainte et la menace œdipiennes propres au père.

Le sang mêlé de sperme d’Ouranos émasculé, en retombant sur la terre, engendre les Erinyes, déesses de la Vengeance ; en retombant sur l’écume de la mer, il suscite la naissance d’Aphrodite, déesse de l’acte d’amour et de la procréation. Ainsi, pourrait-on traduire, le désir de châtrer le père appelle la retaliation, en même temps que le dépassement de cette crainte conditionne l’accès à la génitalité. Cronos épouse une de ses sœurs, Rhéa, mais la malédiction de la mère, à qui il a refuse de délivrer ses frères souterrains emprisonnés, désormais le menace : tu seras détrôné par un de tes fils, comme tu as détrôné ton père. Cronos recourt à une parade : il dévore au fur et à mesure ses nouveau-nés: la dévoration des enfants par le père ou par des bêtes sauvages auxquelles il les a exposés – forme première et radicale de la castration – désormais scandera le destin de nombreux héros mythiques. Ceux qui échapperont à ce danger essentiel épuiseront leur vie en des exploits destine à effacer vainement la cicatrice, conquérants fabuleux qui connaîtront toujours une fin tragique et prématurée. Ces morts prématurés envient les vivants et leur sont dangereux. Par ailleurs la vengeance la plus terrible des femmes délaissées, des frères dépossédés sera de servir à manger à un homme la chair de ses propres enfants.

Rhéa et Gaïa dissimulent à Cronos son sixième descendant. Elevé en Crête secrètement par la nymphe Amalthée, pendant que les Courètes, par leur danse guerrière bruyante, étouffent ses cris, Zeus le dernier-né accomplira l’oracle et prendra à son tour la place et le trône du père qu’il n’a pas connu. Pour cela, sa première compagne, Métis, c’est-à-dire la Prudence, une Océanide, lui procurera la potion qui fera vomir Cronos et restituera les cinq aînés à la vie. La croyance en une naissance orale des enfants est bien ici liée à l’idée que le père vole les enfants à la mère pour les avaler et les détruire.
Après avoir vaincu les géants et les monstres, emprisonné Cronos et pris la royauté du monde, Zeus à son tour est marque du même signe : maudit par Cronos et Gaïa, qui prédisent qu’il aura de Métis une fille mais aussi un garçon qui le détrônera, il utilise avec succès la parade qui a échoué chez Cronos. Lui qui a failli être avalé par Cronos, il avale Métis dès qu’elle est enceinte de leur premier enfant, une fille. Celle-ci est des lors portée par son père, du crâne duquel elle naît, toute armée, Athéna vouée a l’intelligence et a la virginité. La possibilité d’un fils Parricide est ainsi niée dans l’œuf.
Le complexe d’Oedipe paternel prend des lors dans la mythologie grecque une double signification durable. D’une part, le père veut garder sa fille vierge, ce qui est une façon de la garder pour lui, comme objet imaginaire de son désir, et de prévenir toute venue au monde d’un petit-fils qui le tuerait. Voilà pour le tabou de l’inceste. D’autre part, le père désire engendrer un fils en qui il se continue, tout en redoutant d’avoir à lui céder la place : voilà pour la stérilité.
Pourquoi la parade dévoratrice qui a échoué chez Cronos réussit-elle à Zeus ? La dévoration a changé de sens : Cronos dévore le mauvais objet pour le détruire ; Zeus introjecte le bon objet pour le préserver. Par ailleurs, Zeus déjoue les oracles, au lieu de les accomplir en transgressant les interdits qu’ils profèrent : par la suite il courtise la belle Thétis, mais, averti par l’oracle (ou selon d’autres variantes, par Prométhée) que le fils de Thétis serait plus puissant que son père, il renonce à l’épouser ; elle se mariera à Pélée, un mortel, et leur fils Achille sera un autre exemple de héros à vie courte.
Mais le destin veille, c’est-à-dire que le retour du refoulé nécessairement s’accomplit. Après avoir eu de nombreuses épouses successives, qui lui ont permis d’achever de peupler le monde des dieux,

Zeus revient à son premier amour, lui que sa mère n’a point élevé, à sa sœur Héra, avec laquelle, selon la tradition, il a connu de longues fiançailles commencées dès le temps où Cronos régnait encore sur le monde. Zeus vint à bout des refus prolongés de sa sœur en lui promettant de la tenir pour épouse unique et légitime. Chaque année, d’ailleurs, la déesse, par un bain sacré, recouvrait la virginité. Le mariage de Zeus et d’Héra, disent les historiens de la religion, qui négligent son caractère incestueux, revêtait une importance religieuse considérable : « il avait la valeur d’un acte cultuel dont dépendait la fécondité du monde ». Au psychanalyste, il importe bien plus de considérer quels ont été les fruits de l’inceste.

Zeus et Héra donnent naissance a deux filles, assez anodines, et a un unique fils, dont le symbolisme et la descendance méritent qu’on s’y arrête un moment : Arès, le dieu de la Guerre, de la violence et du carnage. Ainsi l’enfant de l’inceste religieusement consommé entre le frère et la sœur est un enfant psychologiquement monstrueux – plusieurs textes anciens le traitent de fou -, et la plupart de ses enfants seront à leur tour des monstres moraux ou physiques : brigands attaquant les voyageurs et qui seront tués par Héraclès et Thésée, Géants, Cyclopes, Amazones, le cheval Pégase, le chasseur maudit, Orion, le roi cannibale des Lestrygons, et Oenomaos qui tuait les prétendants de sa fille. Seul son adultère célèbre avec Aphrodite, la femme d’Héphaïstos connaît une part d’heureuse fécondité. Ils ont cinq enfants ; deux fils portent la marque d’Aphrodite : Eros, le désir d’amour, et Anteros, l’amour partagé ; deux autres fils seront les compagnons d’Arès au combat : Déimos, la crainte et Phobos, la terreur ; le cinquième, une fille, porte le nom d’Harmonie ; le psychanalyste ne saurait manquer d’y voir l’équilibre de l’amour et de la haine hérités de ses géniteurs.

Nul ne s’étonnera de compter parmi les descendants d’Harmonie un héros en qui le désir sexuel le plus vif, incarné par Aphrodite, et le meurtre le plus violent, incarné par Arès, trouveront une conjonction tragique, le Thébain Oedipe (sans être la seule, c’est du moins une des généalogies les plus acceptées d’Oedipe).

Le couple incestueux Zeus-Héra est à l’origine d’un second couple également incestueux, celui d’Héphaïstos et d’Athéna. De même qu’Athéna est née de son père, Héphaïstos a été conçu par sa mère sans un secours masculin. La raison donnée par les mythographes est qu’Héra, furieuse des adultères répétés et prolifiques de Zeus, s’en vengea de cette façon. Le psychanalyste voit dans ces productions parthénogénétiques une défense contre l’horreur de l’inceste : si l’enfant net d’un coït, ce sera l’enfant abhorré d’un désir incestueux pour le frère ; par un rêve de parthénogénèse, la mère à venir se protège des dangers de ce désir. De plus Zeus et Héra réalisent par cette voie leurs désirs œdipiens pour leurs enfants: Zeus a une fille sans mère, donc pour lui seul ; Héra a un fils sans père, pour elle seule.

Au cours d’une scène de ménage entre ses parents, Héphaïstos prend le parti de sa mère. Zeus, irrité, le jette d’en haut vers la mer, comme Cronos fit des parties génitales d’Ouranos. Héphaïstos a la jambe abîmée et il est à jamais boiteux. Sa mère le prend alors en horreur. Il se venge d’elle en forgeant un trône enchanté qui la tient prisonnière et il ne la délivre qu’après avoir obtenu, lui l’horrible boiteux, comme épouse, la plus belle des déesses, Aphrodite.

Héphaïstos est le premier personnage, dans la chronologie mythique des Grecs, qui soit doté du complexe d’Oedipe : il répond au désir de la mère d’être son phallus et d’évincer le père ; il prend le parti de celle-ci ; il est châtié par celui-là, châtiment qui est un substitut symbolique de la castration. Oedipe aura a une chronologie exactement inverse : rendu boiteux dès sa naissance par son père qui l’expose, il tue ensuite celui-ci et c’est enfin sa mère qu’il épouse. Œdipe réalise le complexe d’Oedipe. Héphaïstos échappe à cette réalisation en dépassant le complexe ; il assume en partie sa castration et son renoncement à la mère puisqu’il épouse une déesse trop belle pour lui et qui le trompera abondamment avec Arès.

Les deux enfants parthénogénétiques nés d’un frère et d’une sœur vont accomplir ensemble un acte incestueux où se répète le destin de leurs parents. Héphaïstos voit pour la première fois Athéna, sa demi-sœur, vouée à la virginité ; il en tombe violemment amoureux, la poursuit et, tout boiteux qu’il est, la rattrape sur l’Acropole, se saisit d’elle, échoue à la violer (ou n’a pas le temps de le faire) et dans la fureur de son désir répand sa semence sur sa jambe (éjaculation précoce). Athéna, pleine de dégoût, essuie la souillure avec un morceau de laine pris à son vêtement et le jette a terre. De ce contact du sperme, de la laine et de la terre naît Erichthonios. Athéna vierge et mère aime cet enfant comme son fils ; elle le fait élever, selon certaines variantes du moins, par Cécrops, le roi d’Athènes, qui lui cédera, vieillissant, le trône. Ainsi Erichthonios ouvre la lignée qui s’achève avec Thésée.


Didier Anzieu, 1966 : « Oedipe avant le complexe ou de l’interprétation psychanalytique des mythes »[1]

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