DU BON USAGE DE LA COLÈRE

Un texte de Jacques Sédat paru dans Études, novembre 2013

« Chante, Déesse, la colère d’Achille, fils de Pélée ;

funeste colère qui aux Achéens valut des souffrances sans nombre et jeta en pâture à Hadès tant d’âmes fières de héros. »
Ainsi, la colère est présente dès les premiers mots du texte le plus ancien de la civilisation occidentale, écrit au VIIIème siècle avant J.C. Néanmoins, par ce superbe incipit, Homère rappelle que dans l’Antiquité, la colère est l’apanage des dieux : les colères de Zeus sont épiques. Les colères de Dieu dans la Bible et certaines colères de Jésus dans l’Évangile ne sont pas moins mémorables.

Et en ce début du XXIème siècle, voilà que semblant suivre les traces de Prométhée, des groupes entiers d’individus expriment publiquement leur colère. L’actualité ne cesse de présenter des images de foules en colère, de mouvements d’indignés qui se développent, essaiment, confirmant chaque jour que l’univers est gagné par la colère. Qu’elle soit d’origine sociale, politique, individuelle, sportive, spirituelle ou économique, indiscutablement, la colère gagne le monde entier. La colère se généralise et semble même se substituer au politique qui déserte la scène publique.

Faut-il rappeler que la colère est l’un des sept péchés capitaux ? Déjà identifiée au IVème siècle après J.C. par Evagre le Pontique parmi les huit passions à combattre, elle est rangée officiellement par Grégoire le Grand, au VIIème siècle, parmi ce qui deviendrait les sept « péchés capitaux ».
Saint Thomas d’Aquin, au XIIIème siècle, ne remet pas du tout en question ces péchés capitaux, dans sa Somme théologique. Toutefois il introduit une nuance intéressante, en établissant une distinction entre bonne et mauvaise colère.
Nous assistons régulièrement à des « crises » de colère, nous vivons en période de « crise » ( on nous le répète assez ! ) : il n’est peut-être pas inutile de rappeler que notre mot français « crise », vient directement du mot grec krisis qui veut dire distinguer, séparer, discerner en vue de décider, sans préjugé ni a priori comme devrait l’être tout examen « critique ».
Distinguer, séparer, discerner, c’est ce que faisait Thomas d’Aquin à sa façon, en distinguant différentes circonstances, sans faire d’amalgame entre les différentes formes de colère. Distinguer, discerner, n’est-ce pas ce rôle qui revient à la psychanalyse et que Freud a tenté de mettre en œuvre dès ses débuts de praticiens ? Comment chercher à comprendre alors le sens et la portée de ces divers mouvements de colère, chez l’enfant, chez l’adolescent, dans les entreprises, en Grèce et maintenant à Rio… Dire qu’il s’agit de colère dans tous les cas est réducteur, imprécis et insuffisant : courroux, indignation, frustration, violence, caprice sont des notions qui flirtent avec la colère. Au sens psychanalytique du terme, la colère relève d’une impulsion. Il s’agit d’une démarche émotionnelle, immaîtrisée, ce que rend bien un des termes grecs utilisé pour désigner la colère : thumos. Car ce terme qui signifie initialement le souffle peut aussi servir à exprimer tout ce qui relève de la volonté, de l’intelligence ou des passions, pour exprimer enfin la colère. De même, son synonyme kholè (d’où a probablement été tiré colera) signifie d’abord le fiel, la bile, puis la colère et la haine. Ces deux termes grecs portent donc la double caractéristique de la colère : une manifestation physique et un état mental, car la colère engage l’ensemble de l’être humain. Dans son magnifique travail, Colère et temps , le philosophe allemand Peter Sloterdijk aborde, en contrepoint de Être et Temps de Heidegger, les formes historiques de la colère. Il valorise notamment ce qu’il appelle le « thumos des humiliés » dans une démarche historique et sociale, qu’il développe de façon tout à fait remarquable. C’est pourquoi mon approche se situe ici délibérément dans une perspective plus subjective et anthropologique, pour repérer et analyser aussi bien les diverses modalités de la colère que ses différents enjeux psychiques.

LA COLÈRE DANS LE PROCESSUS DE CONSTRUCTION DE SOI CHEZ L’ENFANT

Freud mentionne rarement la colère dans ses écrits et utilise le mot Wut pour la nommer. Il retient trois acceptions psychologiques de la colère : 1) l’incapacité d’une forme d’agressivité extériorisée, qui se retourne contre le sujet sous forme d’autodestruction ; 2) la colère comme rage impuissante contre la mère qui exerce sa toute-puissance sur le corps de sa fille ou de son fils ; 3) la frustration de ne pas être tout pour l’autre, y compris pour ses parents.
L’autre terme allemand désignant la colère est Zorn. Comment ne pas faire le rapprochement avec l’écrivain dont le nom est Fritz Zorn et qui, dans son livre Mars , a laissé un témoignage exemplaire sur son enfance. Évoquant cette enfance vécue sans résister, sans agressivité, dans l’incapacité à se mettre en colère, il écrit cette phrase terrible, devenue célèbre : « j’ai été éduqué à mort ». Une éducation parfaite…

Même si le terme « colère » lui-même n’est guère présent tel quel dans les écrits de Freud, ses observations sur le développement de l’enfant mettent nettement en évidence combien le processus de la colère entre dans la genèse de la construction de soi, comme un passage obligé pour aboutir à une véritable humanisation. Chez le jeune enfant, la colère, qui s’exprime dans des réactions clastiques et destructrices, constitue une étape incontournable avant qu’il ne parvienne à la transformer en un processus d’individuation et de séparation. L’enfant doit passer de l’isolement, ressenti comme perte, comme désarroi et générateur de colère, à la capacité d’accepter la solitude comme condition même de la relation à autrui. La solitude, en ce sens, est le contraire de l’isolement qui est la marque d’une désocialisation et d’une perte du lien aux autres.
Cette forme de colère caractérise très tôt le comportement de l’enfant, dans la mesure où il se vit dès la naissance comme le centre du monde et veut l’organiser autour de lui, sans différenciation entre lui et sa mère, entre lui et les objets qui l’entourent.
Déjà, dans ses Confessions, saint Augustin s’interroge sur l’innocence de l’enfant : « Ainsi, ce qu’il y a d’innocent chez l’enfant, c’est la faiblesse de ses organes, mais son âme, non pas. » Saint Augustin emploie le mot imbecillitas pour exprimer la « faiblesse des organes ». Ce terme équivaut au mot allemand souvent employé par Freud : Hilflosigkeit, l’absence d’appui, le défaut radical d’origine, qui provoque un sentiment de détresse ou de désarroi, une absence d’arrimage dans la vie, et qui est à la source de la colère. Absence qui n’a comme réponse que la colère, une rage contre la vie et contre les autres.
Saint Augustin raconte une scène très forte (sans doute autobiographique) où perce la colère : « Un enfant que j’ai vu, que j’ai observé, était jaloux. Il ne parlait pas encore, et il regardait fixement, pâle et amer, son frère de lait. C’est là un fait connu. Les mères et les nourrices prétendent conjurer ce mal par je ne sais quelles pratiques. Va-t-on appeler aussi innocence, quand la source du lait maternel s’épanche si abondamment, de n’y souffrir près de soi un frère qui en a tant besoin et dont ce seul aliment soutient la vie ! » . Saint Augustin emploie ici le verbe latin zelare qui signifie aimer avec zèle. C’est cela être jaloux. Or la jalousie est une forme de réponse à la colère de se croire délaissé. C’est vouloir maintenir un lien fixe à l’objet d’amour.

LES PULSIONS ÉGOÏSTES ET LA PLACE UNIQUE

Dans ses recherches sur la sexualité infantile, Freud observe que l’activité psychique chez l’enfant, l’éveil du savoir et de l’intelligence, ne vient pas d’un besoin de causalité innée, mais que ce besoin, cette poussée de savoir s’éveille sous l’aiguillon de pulsions égoïstes qui mettent d’abord en jeu le corps.
Il n’y aura jamais chez Freud d’autonomie absolue du registre intellectuel par rapport à l’image de notre corps. C’est le plus souvent la confrontation avec la naissance d’un autre enfant dans la famille qui suscite l’éveil de l’activité de penser, activité qui provient de la nécessité absolue pour l’enfant de pouvoir élaborer cette perte de la place unique qu’il avait pour ses parents. D’ailleurs, ceux qui travaillent avec les enfants voient souvent qu’entre trois et cinq ans, un enfant peut formuler cette question : mais qu’est-ce que je n’avais pas pour que mes parents aient eu besoin d’avoir un autre enfant ? Qu’est-ce qui me manque pour que je ne puisse pas combler mes parents ? Tout est donc centré autour de l’ego grandiose de l’enfant qui organise le monde autour de lui, à partir de lui, et ne peut envisager de place pour un autre que lui. De fait, tout cela a commencé avec Caïn et Abel !
L’éveil de l’activité de penser est donc lié à la perte de cette « place unique » (Einheitstelle), et le premier mouvement qui anime celle-ci est la haine. Une haine qui, au sens psychanalytique, est à entendre non comme la destruction de l’autre, mais comme sa mise à l’écart, loin de soi, hors de la vue. C’est la haine qui prend vraiment le statut de la colère chez Freud. Il en donne une illustration en reprenant l’expression familière de son époque : « que la cigogne l’emporte ! », puisque selon les traditions germaniques, c’est la cigogne qui était censée amener les petits-enfants. Plus récemment, un petit garçon de trois ans et demi exprimait la même chose à sa façon, après la naissance de sa sœur : « Maman, si on mettait Julie au vide-ordure, tu aurais moins de travail ! » C’est cette haine qui va être au départ de l’activité de penser, parce qu’il est d’une urgence vitale (Lebensnot) pour l’enfant de se penser, de penser le monde des relations et de se penser dans le monde.
De fait, la venue d’un autre enfant, qui soulève l’éveil égoïste de notre activité de penser, fait surgir une question, la question de l’origine : d’où viennent les enfants ? Woher die Kinder kommen ? Cette question de l’origine n’est pas l’interrogation sur le moment de la naissance, ce n’est pas une question temporelle, mais c’est une question radicalement métaphysique, extrêmement angoissante pour les enfants : si à un moment donné, je n’ai pas été, si je n’ai pas toujours existé, comment puis-je exister ? En d’autres termes : sur quoi je repose, s’il y a un point vide avant ma naissance ? Où étais-je avant ma venue au monde ? C’est cela la détresse (Hilflosigkeit), la privation d’un appui non seulement initial, mais originaire, qui engendre ce sentiment de désarroi et qui est à la source de la colère impulsive.
Dès lors, toute l’activité de penser va tourner autour de cette question : comment me maintenir dans une place unique, alors que je n’ai pas toujours été ? Ne pas exister de toute éternité pousse l’enfant à poser la question de l’origine, même s’il ne peut jamais tout à fait se la formuler ainsi. Cette question est informulable parce que pour l’enfant, il n’y a pas de représentation possible de son néant qui aurait préexisté à sa naissance. Il ne cessera donc de se poser indéfiniment des questions qui tournent autour de ce trou, sans qu’il puisse jamais le désigner comme tel. « Et pourquoi ? Et pourquoi ? » Questions incessantes qui harcèlent les parents et devant lesquelles ils restent sans réponse.
L’activité de penser a donc, au départ, une visée essentiellement défensive chez l’enfant : « prévenir le retour d’événements si redoutés » . Autrement dit, empêcher la venue d’un autre qui viendrait le détrôner de cette place à laquelle il a droit absolument. Cette tâche assignée à la pensée, dans sa dimension défensive, laissera de toute façon une marque, durant toute notre vie : il y aura toujours du racisme à conjurer, avant de pouvoir accéder à l’hospitalité de l’autre dans la pensée. Notre pensée conserve la trace de ce sentiment d’exil intérieur, avant de pouvoir se transformer en pensée d’accueil de l’autre, en pensée de l’altérité.

LE FORT-DA : DE LA COLÈRE À L’AUTONOMIE

Dans Au-delà du principe de plaisir , Freud décrit un jeu auquel s’adonnait dans son lit son petit-fils Ernst (fils de Sophie), quand il avait 18 mois, et que Freud appelle le Fort-Da.
Dans un premier temps, Freud observe que lorsque sa mère partait, l’enfant ne pleurait pas. Mais il avait coutume de jeter au loin tous les jouets qu’il trouvait à sa portée. En même temps, il émettait avec une évidente satisfaction un « o-o-o-o », fort et prolongé, qui, de l’avis commun de Sophie et de Freud, n’était pas une interjection, mais la déformation du terme allemand Fort qui signifie « loin », « va-t-en ». Dans cette expérience d’impuissance et de déplaisir, ce qui empêche l’enfant de pleurer, c’est donc cette mise en œuvre de sa colère par sa capacité à détruire l’objet qui disparaît, sa mère. Et c’est ce mouvement de pulsion clastique que Freud appelle la pulsion d’emprise (Bemächtigung, composé du terme Macht qui signifie puissance, force), dans un mouvement de colère et de rage impuissante contre l’indépendance de sa mère qui lui échappe. En jetant des objets, Ernst arrive dans un premier temps à détruire la mère absente et ainsi à se venger d’elle. L’enjeu psychique est en effet de tenter de supprimer la cause de sa souffrance, en supprimant sa mère.
Mais après le « Fort » clastique, destructeur, intervient une seconde étape très importante. Avec une bobine que sa mère avait attachée au lit par une ficelle, l’enfant va jouer à un autre jeu qui est le Fort und Da : lancer au loin la bobine, puis la ramener à lui, en disant « Da », qui signifie « voilà ». Dans cette expérience, il ne s’agit plus de destruction, de pulsion d’emprise à l’égard de l’objet, mais il s’agit de surmonter autrement l’expérience de déplaisir provoquée par la mère manquante. Il restaure l’objet qu’il a détruit par la pulsion d’emprise, en le faisant revenir. Et dans cette restauration de l’objet s’opère non seulement l’élaboration de l’absence de la mère qu’il n’a plus besoin de détruire, mais surtout une élaboration psychique (Bewältigung), un travail sur lui-même de maîtrise psychique qui se substitue à la pulsion d’emprise et à la colère. Cette maîtrise psychique, à ce moment-là, dépasse la destruction et la contrainte de répétition destructrice qui ligotait l’enfant. C’est ce que Freud appelle la pulsion d’élaboration psychique (Bewältigungstrieb) dans laquelle on peut non seulement élaborer l’absence de la mère, mais aussi et surtout s’absenter de la mère pour devenir seul, séparé du corps maternel, et ne plus se trouver dans un état de perte d’appui (Hilflosigkeit), dans un désarroi qui traduit l’effet psychique de cette perte, cette absence d’arrimage dans la réalité à une personne sur laquelle on pourrait fonder et négocier son identité. C’est dans ce processus de double élaboration de l’objet et du sujet que s’opère cette étape capitale de la séparation qui restitue à l’objet sa liberté.
Pour Freud, ce double mouvement n’est possible que par la pulsion de savoir, liée à l’arrachement au monde maternel, qui produit du deux, là où il n’y avait encore que du un. Or, lorsqu’une mère dit à propos de son enfant : « il me fait une grippe », elle se situe au niveau où il n’y a qu’un appareil psychique pour deux corps, dans un déni de la différence des corps et des pensées. Tel est l’état maniaque d’indifférenciation de l’un et de l’autre, qui culminera ultérieurement avec la jalousie paranoïaque qui opère un lien fixe à l’objet. « Je t’ai à l’œil » : formule dangereuse employée parfois par des parents qui font ainsi croire à l’enfant qu’ils connaissent ses pensées.
Le jeu du Fort-Da traduit clairement comment l’enfant parvient à dépasser la colère d’impuissance, la violence contre autrui, en le transformant en processus de séparation par rapport à autrui. Il s’agit d’un travail subjectif sur soi, à la fois physique et psychique. Et cette élaboration de soi par la pulsion de savoir (processus d’intelligence et d’abstraction ) ne peut se faire qu’à partir de l’élaboration de l’image du corps, comme séparé du corps d’autrui. À corps séparés, psychés séparées.
Le fou, au contraire, est celui qui n’habite pas son corps, marqué par des limites. Le fou a un corps-passoire où toutes les pensées peuvent entrer par effraction et où on ne peut différencier ses pensées de celles des autres. Sans possibilité de bien marquer une différence entre l’intérieur et l’extérieur.
La colère de l’enfant peut donc intervenir dans ce processus d’humanisation, comme un passage obligé vers la construction de soi, pour sortir de l’indifférenciation d’avec la mère, qui l’empêcherait de devenir sujet.

WINNICOTT : LA HAINE ET LA DESTRUCTION DE L’OBJET

Dans une approche plus contemporaine, Winnicott prolonge et affine les découvertes de Freud, en se fondant sur ses propres observations cliniques. Dans un texte de 1969, « L’usage de l’objet » , il montre que la haine que manifeste un enfant à l’égard de l’objet (son nounours, sa mère, tout ce qui n’est pas lui ) représente un processus de séparation indispensable à son développement, et exigible pour la construction de son monde : « Dans ce stade précoce d’importance vitale, la vitalité destructrice (feu – air ou autre) de l’individu est simplement un symptôme du fait d’être vivant et n’a rien à voir avec la colère d’un individu devant les frustrations qui sont le fait de la rencontre avec le principe de réalité. »
Winnicott montre que le passage de l’objet d’abord fantasmé par l’enfant à l’objet tel qu’il est dans la réalité, se traduit par une étape où il veut détruire l’objet et où il éprouve de la haine pour celui-ci. Mais c’est cette haine qui lui permet de se séparer de l’objet fantasmé, d’accéder à l’objet réel, et d’entrer ainsi dans la réalité.

Que ce soit pour Freud ou pour Winnicott, la « colère », ou ce qu’il est convenu d’appeler ainsi, fait partie d’un processus de construction de soi, d’autonomisation, permettant à chaque sujet de trouver sa propre place dans la relation à l’autre. C’est ce que Freud formalisera en 1924, dans Le Déclin du complexe d’Œdipe et qu’il anticipe dès 1916, dans ses Conférences d’introduction à la psychanalyse : « À partir de ce moment, l’individu doit se consacrer à la grande tâche de se déprendre de ses parents, sa solution seule lui permettant de cesser d’être un enfant pour devenir un membre de la communauté sociale. »
Le terme qu’emploie Freud pour exprimer le fait de se déprendre des parents est Ablösung. Or il est intéressant de noter que c’est ce même terme qui lui sert à évoquer la fin de l’analyse, en tant que dissolution du transfert, en tant que fin de la dépendance à l’égard d’autrui, et notamment à l’égard du psychanalyste.
La déprise des parents, c’est ce à quoi résiste la solution masochiste, puisque le masochiste veut être traité comme un petit enfant en détresse, donc être maltraité comme on a maltraité ses objets. Dans l’échec de la déprise des parents, il y a une réversibilité de la maltraitance de ses parents sur soi-même. Et surtout, le voeu secret de la solution masochiste, c’est préférer être maltraité, sans oser recourir à la colère, plutôt que d’être séparé.
Nous retrouvons ce masochisme fondamental chaque fois qu’un individu négocie son existence dans la dépendance à un groupe, un parti, une cause, un grand discours. Un discours par lequel on se laisse interpréter au lieu de se mettre en position d’interprète, de libre interprétation. Ce que je formule volontiers ainsi : la psychose hallucinatoire de la vérité.

COLÈRE D’IMPUTATION ET COLÈRE D’IMPLICATION

Cette double dimension de la colère – destructive ou constructive – que l’on peut observer cliniquement chez l’enfant, puis chez l’adulte, fait écho aux deux types fondamentaux de positions psychiques antinomiques, que Freud a repérés dans le transfert et dans le rapport à l’autre : ce que nous pourrions appeler une logique d’imputation et une logique d’implication. Soit je me place dans une logique d’imputation, où tout ce qui m’arrive est imputé à l’autre (« c’est la faute à Voltaire, c’est la faute à Rousseau !») ; soit je me place dans une logique d’implication, en sachant reconnaître qu’en tant que sujet, la situation où je me trouve est en réalité la situation où je me mets. Ce que Dostoïevski exprime en un raccourci saisissant : « Ce qui nous arrive nous ressemble. » Hélas !

La colère d’imputation

La colère d’imputation est une colère destructrice, dans la mesure où elle est une décharge émotionnelle qui cherche à se retourner contre quelqu’un, trouver un responsable de ce dont on est victime. C’est ce qu’illustre la subtile analyse de la jalousie par saint Augustin et la pratique très répandue du bouc émissaire.
La première relation à l’autre est une relation de négation de l’autre, et la colère d’imputation qui cherche un responsable ou un coupable demeure dans l’aveuglement sur soi-même et dans une envie de détruire. C’est le cas du colérique ou du coléreux qui réagit impulsivement à tout ce qu’il ressent comme frustration ou agression, sans pouvoir prendre en compte la place de l’autre, parce que lui-même ne se vit pas réellement comme sujet, dans la relation à l’autre et au monde. On s’en prend à l’autre aveuglément, sans élaboration personnelle, sans se poser de question sur ce qui est à l’origine de cette montée de colère.
La colère d’imputation constitue une forme d’escapisme , une fuite de la réalité par un discours rageur ou par une tentation de détruire qui se substitue à l’action. Cette destruction peut entrainer jusqu’à des gestes mortifères, dans les cas extrêmes. Ce peut être aussi une colère stérile contre soi, qui se traduit par de la culpabilité, dans la mesure où le ressort de la culpabilité pathologique, c’est ne pas oser se séparer de l’autre, d’un parti ou d’une cause. Situation où l’on fait l’économie d’une position subjective pour se réfugier dans l’anonymat du groupe. Dans Le Malaise dans la culture, Freud différencie radicalement ce qui relève de l’autre et ce qui est de l’ordre de la « compacte majorité » , de la foule ou du groupe.
La colère d’imputation s’aveugle elle-même et, au-delà de la foule, peut conduire à se venger de l’humanité dans la terreur, faute de pouvoir s’identifier à l’autre, au point de vue de l’autre, à retrouver l’humanité en l’homme, en tout humain. La révolution « dévore ses enfants », selon la formule du révolutionnaire Pierre Vergniaud que cite Myriam Revault d’Allonnes, dans L’Homme compassionnel, et il ajoute : « Elle peut sans dommage pour elle engloutir les individus les uns après les autres et grandir de l’anéantissement de tous. Autant dire que tous les hommes pourraient être anéantis sans aucun dommage pour l’humanité » On pourrait aussi évoquer Les Démons de Dostoïevski à propos des nihilistes russes.
La colère maltraitance de soi et la colère maltraitance d’autrui traduisent l’une comme l’autre l’expression d’un désarroi (Hilflosigkeit), une absence d’ancrage et un refus ou une incapacité de différenciation entre soi et l’autre. Sur ce dernier point, comment ne pas évoquer ce que raconte l’ex colonel T.E. Lawrence, avec une grande lucidité, dans La Matrice . Par haine de soi, il décide de redevenir simple soldat dans la RAF, un simple matricule (352087), une simple voix obéissant au chef, dans l’anonymat de son identité perdue. « Nous commencions à vouloir être une unité, non plus des individus. […] Nous avions été si dociles au caporal Abner que nous avions oublié l’habitude de la décision. [… ] Le besoin d’un maître criait très fort en nous. »
Cette position de radicale désubjectivation qui conduit au masochisme, pour cesser enfin d’être soi, relève en effet d’une colère radicale à l’égard de soi, d’une haine de soi.

La colère d’implication

C’est précisément à partir d’un mouvement de différenciation et d’entrée dans la subjectivation qu’est possible la reconnaissance d’autrui et que peut apparaître un autre usage de la colère, celle qu’on peut désigner par colère d’implication. C’est une décharge d’énergie émotionnelle qui donne la capacité de s’indigner et de s’opposer, face à ce qui représente une menace contre la justice et contre l’humain. Il s‘agit là d’une colère de protestation, visant à s’opposer activement contre ce qui constitue un mépris de l’autre, une non-reconnaissance de l’être humain, donc un risque de déshumanisation. « Résistance et soumission » , ce titre de l’ouvrage du Pasteur Dietrich Bonhoeffer se situe bien dans cette problématique.
Cette colère témoigne d’une aptitude à ne plus subir l’effet du groupe, de la « compacte majorité » qu’évoque Freud. Elle est aussi une capacité à prendre en compte le point de vue de l’autre, qui passe précisément par une élaboration de sa propre subjectivation, par une individuation et une autonomisation. Cela s’oppose à la tentation de se réfugier dans un groupe où l’on ferait l’économie d’une position de sujet responsable C’est une colère qui exprime une mise en garde contre ce qui menace l’humain en nous et surtout chez les autres.
Cette colère d’implication peut être illustrée par de multiples exemples. D’abord et tout simplement, on peut mentionner la colère d’un père ou d’une mère qui marquent ainsi où sont les limites au-delà desquelles un enfant se met en danger, toutes ces formes de colère, aussi empreintes d’émotion soient-elles, constituent une forme de protestation agissante.
Toutes ces formes de colères représentent une implication active dans la reconnaissance de soi et de l’autre, dans la capacité à prendre en compte le point de vue de l’autre, un refus engagé à ne pas subir dans l’apathie (au sens d’insensibilité), dans un retrait masochiste, ce qui menace notre humanité en nous.
On peut alors parler de saine colère, comme on évoque les « saintes colères » de Moïse ou de Dieu, une colère capable de déplacer les montagnes, où l’on n’est plus seulement dans les risques que Freud avait repérés dans certaines formes d’« attente croyante », mais dans une disposition déterminée à ne pas se résigner, à ne pas subir, lorsque l’humanité de l’homme est en jeu. Il faut oser entendre la colère de Léon Bloy dans ses paroles terribles qui nous atteignent tous : « Heureusement pour les pauvres qu’il y a les pauvres. »

Pour conclure, c’est dans la mesure où l’on accepte d’être séparé des « masses compactes » qu’on peut se mettre en position active de libre interprétation des grands discours, qu’on peut s’engager comme sujet dans une logique d’implication, dans une colère d’implication. Mais cela n’implique-t-il pas d’inventer une position analogue à celle du mystique : « vivre sans appui ni assise, et pourtant appuyé » ?

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