
Musil lu par Jessica Decroye
» Ces jours-ci, je relis L’Homme sans qualités de Robert Musil, et je suis frappée par la résonance profonde que ce roman peut avoir avec notre manière contemporaine d’habiter le monde.
Contrairement à ce que son titre pourrait laisser croire, l’« homme sans qualités » n’est pas un être vide ou défaillant. Il est plutôt celui qui résiste à la tentation de se fixer trop vite dans une identité, une réponse, une certitude.
Ulrich, le personnage central, se tient dans une forme de suspension : il perçoit, il observe, il sent, mais il refuse de se laisser enfermer dans des rôles, des idéologies ou des récits prêts à l’emploi.
Ce que Musil explore, avec une grande finesse, ce n’est pas l’absence de sens, mais une éthique de la retenue. Une manière de ne pas combler trop vite le vide, de ne pas psychologiser à outrance, de ne pas se sauver par des explications ou des solutions. Il ouvre un espace où le possible n’est pas une promesse de réussite, mais une respiration dans le présent.
Il n’y a pas, dans ce roman, de trajectoire de guérison, ni d’accomplissement final. Le livre reste ouvert, inachevé, comme une invitation à demeurer dans une forme de disponibilité intérieure. Ce refus de la résolution, loin d’être un défaut, devient une posture existentielle : tenir dans l’incertitude sans se durcir, sans se refermer.
En ce sens, L’Homme sans qualités peut être lu comme une véritable anthropologie de la suspension. Il rappelle que vivre ne consiste pas toujours à avancer vers une réponse, mais parfois à savoir demeurer, à ne pas réduire l’expérience humaine à des explications ou à des performances.
Un roman exigeant, silencieux par endroits, mais profondément porteur pour qui s’intéresse à la présence, à la tenue, et à cette manière très rare de rester ouvert sans se dissoudre. »
L’HOMME SANS QUALITÉS – R. MUSIL
