LE SUICIDE, UNE PORTE

… Que les dieux rêvés ne peuvent même fermer.

 » On change à volonté la fleur et le parfum, car notre gaz imperceptible, donne à la mort l’odeur de la fleur qu’on aima. « 
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Il y a les passages à l’acte et il y a le dire. Et il y a l’entendre. 

 » La Seine s’étalait devant ma maison, sans une ride, et vernie par le soleil du matin. (…) La sensation de vie qui recommence chaque jour, de la vie fraîche, gaie, amoureuse, frémissant dans les feuilles, palpitant dans l’air, miroitant dans l’eau. On me remit les journaux que le facteur venait d’apporter et je m’en allai sur la rive, à pas tranquilles, pour les lire. Dans le premier que j’ouvris, j’aperçus ces mots : 
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« STATISTIQUES DES SUICIDÉS »
(…)

Instantanément, je les vis! (…) Oh! les pauvres gens, les pauvres gens, les pauvres gens, comme j’ai senti leurs angoisses, comme je suis mort de leur mort! J’ai passé par toutes les misères ; j’ai subi, en une heure, toutes leurs tortures. j’ai su tous les chagrins qui les ont conduits là ; car je sens l’infamie trompeuse de la vie, comme personne, plus que moi, ne l’a sentie. Comme je les ai compris, ceux qui, faibles, harcelés par la malchance, ayant perdu les êtres aimés, réveillés du rêve d’une récompense tardive, de l’illusion d’une autre existence où Dieu serait juste enfin, après avoir été féroce, et désabusés des mirages du bonheur, en ont assez et veulent finir ce drame sans trêve ou cette honteuse comédie.
Le suicide ! mais c’est la force de ceux, qui n’en ont plus, c’est le sublime courage des vaincus ! Oui, il y a au moins une porte à cette vie, nous pouvons toujours l’ouvrir et passer de l’autre côté. La nature a eu un mouvement de pitié ; elle ne nous a pas emprisonnés. Merci pour les désespérés !
Quant aux simples désabusés, qu’ils marchent devant eux l’âme libre et le cœur tranquille. Ils n’ont rien à craindre, puisqu’ils peuvent s’en aller ; puisque derrière eux est toujours cette porte que les dieux rêvés ne peuvent même fermer.
Je songeais à cette foule de morts volontaires : plus de huit mille cinq cents en une année. et il me semblait qu’ils s’étaient réunis pour jeter au monde une prière, pour crier un voeu, pour demander quelque chose, réalisable plus tard, quand on comprendra mieux. il me semblait que tous ces suppliciés, ces égorgés, ces empoisonnés, ces pendus, ces asphyxiés, ces noyés, s’en venaient, horde effroyable, comme des citoyens qui votent, dire à la société : « Accordez-nous au moins une mort douce ! Aidez-nous à mourir, vous qui ne nous avez pas aidés à vivre ! Voyez, nous sommes nombreux, nous avons le droit de parler en ces jours de liberté, d’indépendance philosophique et de suffrage populaire. Faites à ceux qui renoncent à vivre l’aumône d’une mort qui ne soit point répugnante ou effroyable. »
Je me mis à rêvasser, laissant ma pensée vagabonder sur ce sujet en des songeries bizarres et mystérieuses. Je me crus, à un moment, dans une belle ville. C’était Paris ; mais à quelle époque ? J’allais par les rues, regardant les maisons, les théâtres, les établissements publics, et voilà que, sur une place, j’aperçus un grand bâtiment, fort élégant, coquet et joli. Je fus surpris, car on lisait sur la façade, en lettres d’or : 
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« OEUVRES DE LA MORT VOLONTAIRE »
(…)
– Je désire savoir ce qu’est cet endroit.
– Pas autre chose ? 
– Mais non. 
– « Mon Dieu, Monsieur, on tue proprement et doucement, je n’ose pas dire agréablement, les gens qui désirent mourir. »
Je ne me sentis pas très ému, car cela me parut en somme naturel et juste. J’étais surtout étonné qu’on eût pu, sur cette planète à idées basses, utilitaires, humanitaires, égoïstes et coercitives de toute liberté réelle, oser une pareille entreprise, digne d’une humanité émancipée. « 
Une voix, une vraie voix, et non plus celle des songeries, me saluait avec un timbre paysan : 
« Bonjour, m’sieur. Ça va-t-il ? »
Mon rêve s’envola. 
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16 septembre 1889, L’endormeuse in Contes sur le suicide, Guy de Maupassant
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