DE L’AMOUR AU SYMPTÔME

Quelle solution ? 

«  […] J’ai commencé à utiliser ce que j’avais appris après avoir fait une psychanalyse moi-même parce que c’est ça la psychanalyse, c’est pas une discipline, c’est pas un savoir qu’on va appliquer sur les autres. La discipline c’est d’abord une recherche sur soi-même, une recherche qui vise l’inconscient et qui n’applique pas un savoir. Le psychanalyste n’est pas quelqu’un qui a tout compris de son patient et qui cherche à appliquer sur lui ce qu’il a compris. Un psychanalyste apprend de son patient parce que la supposition fondamentale de la psychanalyse c’est que le sujet, chacun d’entre nous, a un savoir de ce qu’il est, de sa névrose, ou de sa maladie, si c’est une maladie plus grave que la névrose, et que c’est ce savoir-là auquel la psychanalyse va lui donner accès.

Donc le psychanalyste n’est pas quelqu’un qui applique, comme par exemple un psychiatre, les catégories etc. Bien sûr, le psychanalyste a un savoir, une connaissance qui s’est constituée, mais cette connaissance il sait qu’il doit l’oublier justement parce que le but c’est de ne pas imposer cette connaissance à la personne qui vient chaque semaine, plusieurs fois par semaine pour parler, pour dire. Le psychanalyste et tout le cadre du dispositif analytique donne la possibilité à l’analysant d’explorer, par lui-même, par sa parole, en apprenant peu à peu à entendre ce qu’il est en train de dire, à dégager un savoir de lui-même sur ce qui a déterminé sa vie à son insu puisqu’une grande partie de notre vie dépend de l’autre, des autres, d’une manière générale et cet Autre oriente notre vie selon son propre désir, ses désirs. Pendant une longue période, c’est la caractéristique de l’enfant humain, contrairement à d’autres animaux, l’enfant humain a une longue enfance, sa dépendance à l’autre fait qu’il est pris dans le désir et dans le sens que lui impose l’autre. Il ne lui impose pas par la contrainte. Il lui impose à travers l’amour justement. Ce qu’un père ou une mère impose à travers l’amour pour ses enfants, il y a une dimension consciente et il y aune grande partie qui est inconsciente. Nous entrons progressivement dans la vie en étant conditionnés par les choix que d’autres ont faits pour nous et ces choix comportent une dimension névrotique dont nous héritons.  Nous sommes des héritiers d’une histoire qui commence longtemps avant parfois sur plusieurs générations et que nous portons aussi à notre insu. C’est cet insu qui nous conditionne, auquel nous essayons d’avoir accès.

La grande thèse de la psychanalyse et cela se vérifie à chaque fois que le sujet tient la route tortueuse, difficile, délicate car il ne s’agit pas d’être dans une parole qui ne dit rien. Il s’agit d’entendre quelque chose dont on ne veut rien savoir, la grande thèse de la psychanalyse c’est que la part inconsciente de notre vie est, dans des proportions considérables, beaucoup plus importante. Ce dont nous sommes conscients et auquel nous nous accrochons mordicus n’est qu’un glaçage, une fine couche sur la surface de notre vérité sur laquelle nous avons construit tout notre édifice.

Donc, à travers le processus de la parole et de l’émergence de l’inconscient que nous pouvons accéder petit à petit à ceci qui est essentiel ; nous avons été parlés avant de parler et nous allons accéder à cette parole qui se parle, qui a été parlée à notre insu et cet accès permet de dénouer un certain nombre de noeuds mais aussi, surtout, cet accès nous permet de choisir, de faire des choix, ie de ne plus rester complètement avec le choix des autres. Ces autres qui nous aimaient, ces autres qui nous aiment. Nous pouvons alors réorienter notre vie dans la direction qui nous correspond le mieux.

La psychanalyse est une avancée dans la civilisation, dans la reconnaissance de la dimension tout à fait individuelle et collective […] c’est une connaissance très sophistiquée qui pousse au plus haut point, au point le plus profond, l’exploration de ce que nous appelons humain. […] Elle peut rencontrer des aspects communs avec les mystiques que l’on pourrait dire « modernes » (ie hors religion, hors divinité) ; la psychanalyse renouvelle un savoir humain, humain après humain. C’est comme si chaque homme était à lui-même toute l’espèce humaine. Ça recommence. Il s’agit d’explorer son humanité et comment, à un moment donné, on se reconnait comme appartenant à une collectivité, appartenant à une espèce humaine à travers sa propre parole, à travers sa propre histoire et ce qu’on en fait, ce qu’on en a fait, à travers sa propre maladie, car nous sommes tous malades. Malades de notre existence. Nous y prenons racine dans la maladie, même quand nous sommes heureux, puisque l’existence, vivre, c’est une contrainte. Vivre c’est, dans le meilleur des cas qui n’est pas le cas le plus fréquent, à la fois un plaisir, un bonheur, une jouissance mais en même temps c’est une contrainte : que vais je faire de ma vie si personne ne me regarde ? si rien ne me regarde ?

La définition que donne la psychanalyse de la maladie c’est une compromis. Si je développe tel symptôme, mon symptôme est un compromis entre des exigences contradictoires : entre des exigences pulsionnelles, qui sont parfois d’une sauvagerie très grande, et des exigences de la civilisation, de la société. Le symptôme est un compromis. C’est-à-dire que ce dont nous souffrons, ce quelque chose qui nous entrave, c’est un compromis. C’est une solution, une solution entre nos désirs insoutenables et interdits et le fait qu’on ne peut pas faire n’importe quoi et qu’il s’agit de se débrouiller au mieux pour vivre ensemble au moins mal. On ne peut pas faire disparaitre le symptôme comme ça puisque c’est une solution, puisque c’est notre propre invention, celle que nous avons trouvée pour répondre à une urgence. Si quelqu’un nous retire notre symptôme, ie notre solution, nous en inventerons un autre. Tout simplement. Si on enlève ça trop vite, sans que nous comprenions pourquoi cette solution là, tout s’écroule et il l’inconscient par le corps trouve un autre symptôme en urgence.

Donc, la psychanalyse respecte la création du sujet, respecte le symptôme et n’essaie pas de le supprimer par un traitement quel qu’il soit ; qu’il soit chimique ou comportementale avec des exercices à faire tous les jours en guise de pansement sur une hémorragie interne. La psychanalyse ouvre cet accès aux endroits insoutenables en nous qui nous ont mené à créer telle et telle solution. A quelle impossibilité cela répond ? A quel conflit ?


Retranscription de l’entretien avec Fethi Benslama à l’Université des libertés

Toute retranscription est toujours en partie revisitée quelque peu par mes soins pour soutenir et/ou ouvrir le travail exposé.

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